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50 ans après le coup d’État, quelles sont les nouvelles identités politiques du Chili ? - 3e partie

Dans cette dernière partie de notre dossier sur la société chilienne 50 ans après le coup d’État, nous nous intéressons de plus près aux revendications des mouvements mapuche et féministe tels qu’elles apparaissent sur les murs de la ville de Santiago.


TROISIÈME VOLET DE NOTRE DOSSIER EN TROIS PARTIES SUR LA SOCIÉTÉ CHILIENNE, 50 ANS APRÈS LE COUP D'ETAT.


Dossier de Danaé Moyano Rodriguez


Photo de Danaé Moyano Rodriguez, Santiago 2021


Revendications mapuche

Pour l’écrivaine et militante féministe Daniela Catrileo, les drapeaux mapuche et les interventions dans la rue écrites en mapudungun se sont transformés en symboles de "la résistance [,qui] a permis à la population chilienne de se reconnaître plus proche du peuple mapuche." Ce n’est pas la première fois que ces derniers apparaissent "dans des actes politiques impulsés par les mouvements sociaux". La différence réside néanmoins dans l’ampleur de cette présence. Par exemple, le drapeau qui trône au-dessus du Jardin de la Résistance, espace occupé à proximité de la Plaza de la Dignidad, est le drapeau mapuche. Cette réflexion peut être étendue aux termes en mapudungun qui sont peints dans les rues. Ils parlent d’énergie, de force, de victoire, de la continuité de la lutte et d’un printemps des peuples. Ce qui est d’autant plus intéressant, c’est qu’ils ne sont pas isolés. Ils sont entourés par d’autres termes, par d’autres revendications, y compris parfois des revendications féministes. Le peuple mapuche est reconnu pour sa force dans la lutte, mais aussi pour avoir été l’un des rares peuples autochtones à avoir réussi à freiner la conquête espagnole. Ces écritures dans la rue peuvent avoir été réalisées par des mapuche urbains ou sont peut-être simplement le fruit d’une réappropriation des termes et des symboles mapuche par des Chiliens. En admettant que ce dernier point est vrai, on observe un usage positif de la terminologie et de la symbolique mapuche. Après plusieurs siècles d’invisibilisation, de dégradation et de ridiculisation de la culture mapuche, cette réappropriation positive de leur imaginaire est une victoire en soi.


Un autre thème très présent sur les murs de la capitale est celui de la criminalisation du mouvement mapuche et de la militarisation du Wallmapu, territoire que l’État chilien nomme l’Araucanie. Selon Daniela Catrileo, "la répression démesurée de la police a provoqué une extension du territoire occupé et militarisé de Ngulumapu vers des zones centrales et urbaines telles que la Plaza de la Dignidad, ce qui a créé une alliance plus forte entre "la chilenidad" et "le monde mapuche"." Cela laisse entrevoir un autre processus de rapprochement entre des cultures différentes. Être victime de la police ou des militaires devient une manière de créer de la solidarité entre les peuples. La répression donne lieu à la création d’espaces qui sont réellement plurinationaux et où les Chilien.nes commencent à comprendre l’ampleur de la gravité de la situation mapuche. Il est désormais difficile d’être dans le centre-ville de Santiago et de rester indifférent à la demande de libération du Wallmapu. Encore une fois, cette visibilité peut être interprétée de manière positive, considérant que l’une des principales demandes du mouvement depuis le retour à la démocratie est la reconnaissance et le respect des différences culturelles du peuple mapuche.

L’analyse de l’urbanisation du mouvement mapuche à travers le graffiti facilite l’identification des deux objectifs qu’il permet d’atteindre : d’une part, il s’agit d’une manière de renforcer l’identité collective du peuple mapuche en réinterprétant la culture traditionnelle et en l’adaptant à l’espace urbain. D’autre part, le graffiti est un moyen de communication qui permet de dénoncer l’injustice dont le peuple est victime. Des graffiti analysés il y a dix ans montraient les Mapuche comme étant des victimes d’un État chilien terroriste. Il y avait une inversion de la rhétorique construite autour de la notion de terrorisme à travers l’expression graphique. La demande centrale à l’époque était la construction d’un pays multiculturel. Cela était identifié comme un moyen de combattre la violence. Dans l’actualité, la violence envers les Mapuche demeure un axe dominant de la rhétorique de rue, mais on avance en même temps vers une meilleure compréhension de leur situation. Cela provoque ainsi une plus grande solidarité du peuple chilien envers le peuple mapuche, notamment au sein des luttes sociales.


Photos de Danaé Moyano Rodriguez, Santiago, 2021

Revendications féministes

Les centaines d’interventions féministes qui inondent les rues de Santiago transmettent avec clarté les revendications des féminismes. Tant le problème, c’est-à-dire la violence envers les femmes, comme l’ennemi, le patriarcat, sont faciles à identifier. En se positionnant contre "tout ordre patriarcal", le féminisme permet de redonner de la valeur à la vie "jusqu’à ce qu’elle vaille la peine d’être vécue". La demande est double : contre la violence et pour une dignification de la vie des femmes.


La dénonciation de la violence est très claire dans les inscriptions trouvées dans les rues de Santiago : "pas une de plus" ; "ton machisme patriarcal nous tue" ; "le féminisme est détesté parce que les femmes sont détestées". On tue les Mapuche parce qu’ils défendent leurs terres, mais on tue aussi les femmes pour le simple fait d’être des femmes. En même temps, la majorité des messages qui dénoncent une violence envers les femmes est entourée par des inscriptions du sigle ACAB, " all cops are bastards". Ces inscriptions, qui dénoncent la police en tant que représentante de la violence institutionnalisée, dialoguent avec d’autres inscriptions et reproduisent ce que l’on entend dans la performance de Las Tesis : "l’État oppresseur est un mâle violeur".


Les inscriptions que l’on trouve dans la rue ne s’arrêtent pas à la dénonciation. Les femmes ont pris les rues en s’octroyant à elles-mêmes la possibilité de donner un nouveau sens à ce que cela signifie d’être une femme. C’est pour cela qu’il y a des messages qui parlent par exemple de l’éthique des soins, sujet qui traverse le mouvement féministe au niveau global et qui trouve une importante visibilité dans le texte proposé par la convention constitutionnelle. Une affiche avec une vulve entourée de la phrase : "La première relation d’amour est avec toi-même", un jeu de mots entre les mots "aime-toi et arme-toi". Dans la rue, se créent des espaces pour des femmes "rebelles", "dangereuses", "libres, qui osent, et folles", comme le disent dans un rap Rebeca Lane, Miss Bolivia et Ali Gua Gua. La rue donne de la puissance aux femmes et montre quel est leur rôle et leur place dans la révolte. Elles sont là, dans la première ligne, se font mutiler et perdent également leurs yeux. Cette puissance et cette reconnaissance des femmes en tant que parties prenantes de la lutte donne également de la force aux féminismes qui peuvent ainsi demander que "tout le territoire devienne féministe" dans un temps présent qui, selon les graffiti dans les rues de Santiago, l’est déjà. Tout cela est exposé dans les déclarations de la Brigade Laura Rodic CF8M : "Ce désir de vouloir récupérer les rues nous a conduit à imaginer une ville féministe" et en même temps à nous demander "et si tout le territoire devenait féministe ?" Dans le cadre du processus constituant, est-il possible d’imaginer une constitution féministe ? Si oui, à quoi ressemblerait-elle ?


Photos de Danaé Moyano Rodriguez, Santiago, 2021

Construire un imaginaire collectif

Il est intéressant de voir comment deux groupes marginalisés prennent progressivement les rues de Santiago et comment cela participe à une montée en puissance de leurs luttes. Ayant compris quels sont les éléments qui constituent les débats internes de chacun, il est désormais important de voir comment ces demandes spécifiques dialoguent avec des demandes globales.

Deux ans après la révolte d’octobre 2019, les graffiti dans les rues de Santiago participent d’une forme de glorification de la lutte : "le seul chemin envisageable est l’exemple d’octobre" ; "que les urnes ne remplacent pas la rue". En même temps, celles-ci ouvrent une discussion sur le modèle politique et cela permet de faire le lien entre les inscriptions généralistes et celles qui sont spécifiques aux mouvements mapuche et féministes : changer de modèle pour accéder à une vie digne, qui vaille la peine d’être vécue.


Les sphères du pouvoir néolibéral, patriarcal et colonial souhaitent préserver les groupes marginalisés dans cette position marginale. Néanmoins, l’estallido a justement permis le contraire. Brigitte Vasallo dit que : "La violence est la réalité. Le symbolique, bien qu'il participe de cette violence, peut être resignifié." Les rues ont permis l’émergence d’un mouvement de resignification de l’esthétique et de la rhétorique de l’identité nationale promues par les forces du pouvoir. Avec l’imaginaire de la révolte, apparaissent de nouvelles composantes des identités plurielles qui composent le pays. C’est ainsi que l’on passe de la symbolique de la violence à celle de la dignité. Dignité qui passe par la lutte, mais aussi par le processus constituant qui est une forte demande du mouvement social, dès les premiers jours.


Photo de Danaé Moyano Rodriguez, Santiago, 2021


Cette image est la parfaite synthèse de ce que doit être la nouvelle constitution selon le mouvement social. Au-dessus du tissage-mural de Juana Pérez, où l’on voit écrit le mot "mémoire", apparaît une peinture de trois femmes, trois symboles et trois mots. La nouvelle constitution doit être le reflet de la mémoire du mouvement récent, mais aussi des 500 ans d’injustice coloniale et des 30 ans d’exploitation néolibérale. Elle doit reconnaître les différences, respecter l’origine, promouvoir la liberté et l’amour entre les peuples.

 

Le référendum dit "de sortie" du processus constituant s’est soldé par un échec. L’horizon politique proposé par la convention constitutionnelle reprend beaucoup des demandes de la rue. Mais la rue reste marginale. L’invention politique se passe dans les marges, mais elle se heurte à la vérité du pouvoir et de la société dans son ensemble. Afin de réussir à inventer un nouvel horizon politique qui soit approuvé par tous les Chilien.nes, il est indispensable de démanteler certaines structures ancrées dans la société chilienne. Il reste donc encore un long chemin à parcourir.


Néanmoins, il est important de s’intéresser à ce que raconte la marge dans ses graffitis, car les vrais changements s’opèrent d’abord dans les marges, puis tracent leur chemin jusqu’au centre. C’est dans les marges du système qu’existe l’espace nécessaire à l’inventivité. Le centre, où siège le pouvoir, se concentre quant à lui sur le maintien de l’ordre établi qui lui permet d’exister. Il faut ainsi oser aller plus loin en donnant une chance aux marges non seulement d’inventer de nouvelles identités politiques, mais aussi d’envisager de nouveaux modèles politiques capables de provoquer de véritables changements.


Prendre un mouvement social tel que la révolte d’octobre 2019 comme pierre angulaire de l’étude de l’évolution des identités qui traversent le Chili contemporain est en soi une manière de défier une définition "traditionnelle" de l’identité nationale. Le processus constituant, et notamment les personnes qui ont composé la première convention constituante, ont fait vivre la tension qui existe entre une vision homogène de l’identité nationale et la demande actuelle d’aller vers une reconnaissance d’identités multiples, qui pluralisent l’identité nationale en la faisant exister de diverses manières. La reconnaissance de la pluralité représente en soi une manière d’avancer vers la dignification du peuple chilien.


Ce dossier est issu d’un article publié dans la revue Hispanismes. Il est disponible ici.

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