Ce que révèle l’enquête sur Olivier Legrain : une responsabilité collective
- Nicolas Bigards

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un édito de Nicolas Bigards
L'enquête de Médiapart ne concerne pas seulement des faits graves qui doivent être jugés. Elle met en lumière une fragilité plus profonde : celle d’un modèle de financement de la presse indépendante fondé sur la dépendance à des individus plutôt qu’à des structures. En refusant d’en tirer les leçons collectives, nous prendrions le risque de voir ces déséquilibres et ces abus se reproduire.
L’enquête minutieuse de Lénaïg Bredoux et Marine Turchi publiée ces derniers jours par Médiapart met en lumière des faits graves : une plainte pour agression sexuelle déposée contre Olivier Legrain, riche mécène de la presse indépendante, une journaliste en souffrance, un geste qui, s’il est avéré, constitue une agression sexuelle et doit être jugé comme telle, et des témoignages relatant des agissements abusifs. Sur ces points, il ne peut y avoir ni relativisme ni ambiguïté.
Mais au-delà des faits — indispensables à révéler — cette affaire dit autre chose qui nous concerne collectivement : l’extrême vulnérabilité des médias émergents et de celles et ceux qui les portent.
Elle révèle la fragilité structurelle de notre modèle de financement. Une fragilité qui nous place, parfois malgré nous, dans des situations de dépendance personnelle, de déséquilibre relationnel, de rapports de pouvoir flous et dangereux.
Car ce qui est en cause ici, ce n’est pas seulement le comportement d’un homme. C’est un modèle.
Une presse trop dépendante de l’argent… et de personnalités
Depuis des années, la presse indépendante survit dans un écosystème sous perfusion : subventions rares, aides instables, modèles économiques précaires, défiance des banques. Dans ce contexte, le mécénat privé est devenu une planche de salut. Mais une planche instable.
Lorsque le financement repose non pas sur des structures, mais sur des individus — aussi engagés soient-ils —, alors la relation devient asymétrique par nature. Elle expose les plus fragiles : jeunes journalistes, médias émergents, structures sans trésorerie, personnes déjà en situation de précarité ou de vulnérabilité.
L’enquête le montre crûment : dépendre d’un “bienfaiteur”, c’est parfois dépendre de ses humeurs, de sa disponibilité, de son rapport au pouvoir, de son ego. Ce n’est pas sain. Ce n’est pas protecteur. Et ce n’est pas compatible avec l’indépendance réelle de la presse.
Notre part de responsabilité
Il serait trop simple — trop confortable — de désigner un seul coupable et de refermer le dossier avec une conscience morale apaisée. Car collectivement, nous avons profité de ce système.
Nous avons accepté des financements personnels, des relations interpersonnelles, des dîners, des mises en relation, des cooptations, parce que nous n’avions pas d’alternative. Parce que nous étions en difficulté. Parce que nous pensions que « c’était comme ça ». Et parfois aussi — il faut l’avoir l’honnêteté de le dire — parce que cela nous arrangeait.
Nous aurions pu, nous aurions dû, dès le départ, refuser ces relations. Nous aurions pu dire : pas comme ça. Inciter à la création de fonds, de structures intermédiaires, de mécanismes collectifs protégeant à la fois les donateurs et les bénéficiaires. Nous ne l’avons pas fait.
Parfois par négligence, par fatigue, par calcul, par aveuglement, par sentiment d’urgence permanente.
Nous avons laissé s’installer un modèle déséquilibré. Et ce modèle a mis en danger des journalistes.
Ce que l’enquête ne doit pas nous faire oublier
L'enquête de Médiapart décrit aussi — longuement — un malaise, une lourdeur, une familiarité déplacée, ainsi que des abus. Ces éléments disent quelque chose de très juste sur la tentation du pouvoir et de l’argent, sur la confusion des rôles, sur une culture masculine ancienne qui n’a pas disparu.
Sachant cela, comment avons-nous collectivement accepté qu’un individu devienne une figure quasi providentielle du financement de la presse indépendante ?
Aucun système démocratique sain ne devrait reposer sur la vertu supposée d’un homme, quel qu’il soit.
Construire des protections, pas des héros
Ce moment doit être un point de bascule.
Nous devons sortir d’un modèle fondé sur la personnalisation du mécénat pour aller vers des formes collectives, transparentes et protectrices : fonds de dotation, fondations, coopératives, financement citoyen, implication des lectrices et lecteurs, mutualisation entre médias.
Des premières réponses existent aujourd’hui (Fonds pour la Presse libre, Coop Médias) elles doivent se renforcer, se développer.
Il ne s’agit pas de moraliser après coup. Il s’agit d’apprendre, enfin.
Ne pas détourner le regard
Il serait tentant aujourd’hui de se détourner. De faire comme si nous n’étions pas concernés. De dénoncer à distance, sans regarder notre propre part de responsabilité. Mais nous ne nous grandirons pas ainsi.
Ce que cette affaire nous oblige à faire, ce n’est pas seulement condamner — c’est transformer. Aller au bout de ce que nous savons désormais. Construire des mécanismes vertueux. Assumer nos erreurs. Et refuser que cela se reproduise.
Non par vertu. Mais par responsabilité collective.
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