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"Il n’y a que moi que ça choque ?", récit d'un journaliste politique repenti.

“Un instant, on déjeune avec Macron, et celui d’après on retrouve notre quotidien. Comment ne pas se sentir important  ?” 

Pendant 8 ans, le journaliste Rachid Laïreche était en charge de la gauche pour le journal Libération. Issu d’un quartier populaire, il ne se prédestinait pas au journalisme avant d’entrer à "Libé" comme agent d'accueil. Dans son livre “Il n’y a que moi que ça choque ?” (Ed Les Arènes), il raconte son expérience dans ce qu'il appelle "la bulle" du journalisme politique. Rachid Laïreche dénonce la promiscuité entre journalistes et politiques et raconte comment le journalisme l'a éloigné du terrain.

 

Entretien réalisé par Angélina Mensah




Votre livre raconte votre expérience en tant que journaliste politique au sein de la rédaction de Libération. Pourquoi avoir écrit cet essai ?


Quand j’ai eu l’idée d’écrire ce livre, j’étais en pleine écriture d’une biographie sur Mélenchon que l’on m’avait commandée. J’avais du mal à avancer, j’étais en remise en question totale de mon travail. J’avais déjà commencé à quitter la bulle. Mon travail m’avait éloigné de mes proches et de mon quartier. Je me suis rendu compte que non seulement ils ne savaient pas ce que je faisais mes journées, mais que toutes les personnes en dehors du petit monde du journalisme politique n’en avaient aucune idée ! J’ai eu envie d'être transparent, envie que le public connaisse notre fonctionnement. Que les autres journalistes de la bulle se rendent compte de l’absurdité de nos actions. On va d’appels en déjeuners, en déconnexion totale avec le terrain et nos lecteurs. 



Vous avez beaucoup de reproches à faire. Avez-vous des regrets ?


Je n’ai pas honte d’avoir été un journaliste politique. Ce n’est pas pour rien que je l’ai été pendant 8 ans ! Je l’ai fait et j’ai kiffé le faire. Après, quand je me suis rendu compte que ça ne servait à rien, je suis parti.



Etonnant pour un livre sur le journalisme politique : presque aucun de vos collègue n'est nommé. Pourquoi ? 


C'est vrai. C’est parce qu'on s'en fout. Je critique le système, pas les individus. C'est bien de donner les noms des collègues. Hormis les gens de la bulle, personne ne les connaît.  Et puis, c’est une distraction. Les gens se focaliseront plus sur les noms que sur mon propos. Et moi, ce qui m'intéresse, c'est de raconter un environnement. Déjà qu’il y a beaucoup de gens qui regardent leur nombril, on ne va pas les encourager !

Mes vrais personnages, finalement, ce sont les politiques. Parce qu'ils sont connus de tout le monde. Et en plus, ils vendent ! Les gens veulent savoir ce que j’ai à dire sur Mélenchon, pas sur des inconnus. Nous les scribouillards, on est dans l'ombre. Je m’en fiche de faire plaisir. 



Vous en parlez constamment, mais qu'est ce que la bulle ?


Pour ceux qui sont dans la bulle, elle n’existe pas. Ces gens sont sur une péniche à faire la fête entre eux, et disent qu’il n’y a pas d’entre soi…

On ne se rend pas compte qu’on est dedans. La bulle, c'est les groupes WhatsApp, des soirées arrosées avec les politiques et des coups de téléphone à 3 heures du matin. La bulle c’est les journalistes enfermés dans un univers parallèle en compagnie des politiques.

On est fiers, on se croit indispensables. On a l’impression de parler à tout le pays. On traîne tous ensemble, tout le temps. On fait même nos interviews ensemble.



Un des problèmes majeurs que vous abordez est le lien affectif qui se crée entre journalistes et élus. 


C’est simple pourtant, on est humains. Si on se voit toutes les semaines, on va créer un lien, un attachement. Peu importe qu'on s'adore ou qu’on se déteste : ce que le lecteur va lire est influencé par ce lien. 

Moi, ce que je propose, c’est que personne ne devrait écrire sur la même personne ou le même groupe durant des d'années. Il faut au moins changer de parti. Qui peut se dire neutre et objectif après 3 ans à se voir tous les jours et à déjeuner ensemble ?


(Ndlr : Dans certaines rédactions comme l’Agence France Presse, les journalistes doivent changer de poste tous les 3 ans environs. Une pratique qui n'est pas si courante.)


Vous dénoncez également le détachement des journalistes face aux propos inacceptables des politiques. 


C’est un travers dans lequel on tombe rapidement. Être dans la bulle, c’est tout penser en termes de stratégie. Par exemple, si un élu dit quelque chose de raciste, je ne vais pas l'arrêter ou commenter. Pourtant, c’est illégal de s’exprimer ainsi. Alors pourquoi ? 

Ce que je vais me dire, ce n’est pas forcément qu’il est raciste mais qu’il veut envoyer un signal à d’autres élus. Alors qu’en fait ce sont des propos inadmissibles.  

Ca écrit des articles incompréhensibles et insultants, et après ça s’étonne que personne ne te lise…



Et du coup, ils écrivent pour qui les journalistes ? 


La bulle écrit pour elle-même. Les Français ne l’intéressent pas. Les scribouillards écrivent avant tout pour impressionner. Ils veulent montrer aux autres journalistes que c’est eux qui ont été choisi pour révéler ce scoop. On a qu’une seule envie : mettre un message sur Whatsapp pour que tous les collègues le sachent.

Si tu veux écrire pour les politiques, assume-le mais ne joues pas les grands démocrates.

Les politiques, eux, nous parlent pour s’envoyer des messages entre eux, pas pour parler aux Français. C’est ça qui se cache derrière la pratique du off. C'est possible de faire autrement, certains le font, mais c'est insidieux.



Pourquoi agissent-ils ainsi ? Les journalistes n’ont-ils pas intérêt à écrire pour le plus grand nombre pour vendre ? 


Ils ne se rendent pas compte de ce qu’ils font. Pour eux, tous les gens de leur univers les lisent. Mais cet univers fait la taille d’une bulle.  Quand on pense être lu par tout le monde, ça rend un peu pédant. On se sent extraordinaire, on a l’impression qu’on parle de nous dans tous les discours. 



Un instant, on déjeune avec Macron, et celui d’après on retrouve notre quotidien. Comment ne pas se sentir important  ? Le décalage est trop fort avec ceux qui ne sont pas dans le milieu.


Et puis c’est un métier qui vous isole, mine de rien. On vit des choses extraordinaires, mais il y a un prix : notre temps. Le côté chronophage du métier encourage cette déconnexion. Il faut toujours être à l'affût, se rendre disponible en un coup de fil. C’est grisant, mais c’est terminé pour moi. 



Vous abordez beaucoup la question de la confiance en les médias.


Mon livre ne s'adresse pas uniquement aux journalistes politiques mais à tous les journalistes.  Ce livre, c’est comment ne pas se couper des gens qui sont dans notre vie. Comment ne pas perdre la confiance des français aussi. 


Je n'ai pas la solution miracle, c’est un changement collectif dont nous avons besoin. Ce que je propose, c’est un premier pas dans la bonne direction. 


On est pas assez transparents : c’est pour ça que les gens tiennent des discours sans queue ni tête sur les journalistes. Dans leurs paroles, ils associent les journalistes et les politiques. Ils pensent qu’on est dans leur camp, c’est grave ! Dans leurs têtes, on est juste leurs porte paroles ou leurs complices. 



Qu’est ce que le journalisme politique devrait faire différemment ? 


Je vais prendre l’exemple de ce que fais aujourd'hui. Je suis toujours journaliste politique. Je dirais même que je suis encore plus journaliste politique aujourd’hui. J’ai changé des choses dans ma démarche. Je parle encore aux politiques pour leur poser des questions précises, mais on ne va pas discuter de la pluie et du beau temps !


Je suis d’avis qu’un reportage vaut mille discours. L'autre jour, j’ai interviewé un réfugié qui a gagné un prix littéraire. Il m'a raconté son parcours, comment il est arrivé en France, pourquoi il est parti, comment il vit son exil dans la chair… Est-ce que cette interview n’est pas 1000 fois plus politique que l'opinion de Mélenchon ?  


Je passe plus de temps à mettre les gens en confiance. Je leur explique comment je fonctionne. On se met d’accord sur le déroulé des choses avant de commencer. 

Et si je ne suis pas d’accord avec ce qu’ils font, je vais leur dire franchement. Les gens respectent ça, ils préfèrent la franchise. S’il n’y a pas de faux semblants,  ils ne vont pas se sentir trahis et je ne vais pas pourrir l’image qu’ils se font de notre métier.

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