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À qui laisse-t-on le micro ? À la Fête de l’Huma, les médias libres défendent leur place

il y a 4 minutes
5 min de lecture

de Le Moment


L’espace hertzien, un bien commun ? À la Fête de l’Humanité, Le Syndicat de la Presse pas Pareil et Le Moment invitent Le Média, Aligre FM, Télé Bocal et le Syndicat national des radios libres à confronter leurs expériences. Derrière les fréquences, les budgets et les mutations numériques, une même question traverse leurs échanges : quels moyens se donne-t-on pour que d’autres voix puissent se faire entendre ?


Illustration d’une discussion entre une jeune personne et une professionnelle de santé autour de la prévention du VIH, des IST et de la lutte contre la désinformation.
De gauche à droite : Nadia Ettayeb (Aligre FM), Marion Lopez (Le Média), François Bernard (Le Moment / SPPP), Richard Sovied (Télé Bocal) et Théo Guitton (Syndicat national des radios libres), réunis à la Fête de l’Humanité pour la table ronde « L’espace hertzien, un bien commun ? »


Une télévision qui cherche sa place sur la TNT. Une radio qui fait vivre son antenne avec une équipe entièrement bénévole. Une chaîne associative qui veut encore pouvoir rencontrer celles et ceux qui la regardent. À la Fête de l’Humanité, la discussion sur l’espace hertzien prend vite des visages et des dimensions très concrètes. Pour ces médias, le pluralisme se joue aussi dans la possibilité de payer une équipe, de financer sa diffusion ou de laisser à quelqu’un le temps de trouver ses mots.


Autour de la table ronde animée par François Bernard pour le Syndicat de la Presse pas Pareil et Le Moment, Marion Lopez, du Média, Nadia Ettayeb, d’Aligre FM, Théo Guitton, délégué général du Syndicat national des radios libres (SNRL), et Richard Sovied, fondateur de Télé Bocal, parlent depuis des histoires différentes. Mais tous décrivent la difficulté à faire durer des espaces d’information dont la raison d’être est précisément d’ouvrir la parole.


Un espace commun, un accès qui coûte cher

« Notre business model, c’est vous », résume Marion Lopez. Le Média repose essentiellement sur les contributions de son public. Elle évoque un budget annuel de 2,3 millions d’euros : une somme considérable à l’échelle de nombreuses associations, mais qui doit financer les salaires, la production d’images et les infrastructures d’une télévision. Elle rappelle qu’à cela s’ajoute, pour une diffusion hertzienne nationale, un coût de distribution qui se compte en millions, avant même d’avoir produit un programme.


Le Média a candidaté à la TNT nationale, puis tenté d’obtenir une place à l’échelle francilienne. Marion Lopez rapporte que la solidité économique de son modèle a été l’un des motifs opposés à sa candidature nationale. Elle conteste aussi l’issue de la procédure locale : selon elle, un canal est resté vacant alors que la chaîne avait présenté un projet répondant aux attentes de l’Arcom.


Son intervention pose une question politique : quelle place réserve-t-on, dans cet espace public, à une télévision financée par ses spectateurs ? L’exigence de viabilité économique est compréhensible. Mais comment permettre à des modèles indépendants de se développer si l’accès à une diffusion plus large suppose déjà de disposer des moyens des groupes installés ?


Pour Marion Lopez, cette bataille garde tout son sens, y compris devant un public qui regarde davantage les vidéos sur Internet. Les chaînes de télévision continuent, insiste-t-elle, à peser sur les sujets mis en discussion et sur la manière de les raconter. À l’approche de la présidentielle, Le Média entend y faire entendre une lecture de gauche, attentive notamment aux luttes sociales.


Beaucoup de missions, peu de moyens


À Aligre FM, les ordres de grandeur changent brutalement. Nadia Ettayeb évoque environ 30 000 euros de budget et précise le montant accordé par le Fonds de soutien à l’expression radiophonique (FSER) : 31 400 euros. Elle décrit une radio passée d’une équipe comptant plusieurs salariés à un fonctionnement entièrement bénévole.


Ce que l’antenne continue pourtant à produire ne se mesure pas seulement en heures de programmes. Elle accueille des journalistes, accompagne leurs premiers pas, ouvre des espaces à la culture et propose une écoute qui laisse une place à la nuance. « Notre richesse, c’est notre travail, et c’est le temps », dit Nadia Ettayeb. Le temps de préparer, de comprendre, de ne pas réduire une pensée à la formule qui fera réagir.


Théo Guitton élargit le constat. Les radios associatives multiplient les ateliers d’éducation aux médias, les formations, les projets d’insertion et les prestations. Autant d’activités utiles, mais dont dépend aussi leur équilibre financier. « On est aussi de moins en moins financés pour le fait de faire de la radio », relève-t-il.

Cette remarque touche à une fragilité profonde : à force de devoir justifier leur utilité par des actions supplémentaires, ces radios risquent de voir leur travail quotidien d’information et de lien local devenir la part la moins reconnue de leur activité. Une antenne ouverte sur un territoire, des associations qui peuvent y présenter leurs initiatives, des habitants qui y trouvent un interlocuteur : tout cela demande aussi des moyens réguliers.


La question revient à propos du DAB+, la diffusion numérique terrestre de la radio. Dans le public, un responsable de radio associative s’inquiète du coût de cette évolution. Pour Théo Guitton, l’accompagnement financier des structures doit faire partie de la discussion. La promesse technique ne suffit pas à garantir que chacun pourra suivre.


Rencontrer son public, faire du commun


Richard Sovied ramène le débat à une expérience presque physique : « pouvoir toucher son audimat ». À Télé Bocal, il défend les projections publiques, les soirées où l’on regarde les programmes ensemble, où l’on discute et où l’on fait la fête. Un public prend alors la forme de personnes qui se rencontrent, réagissent, se reconnaissent parfois à l’écran.


Son regard sur l’avenir des télévisions associatives est sombre. Il évoque leur isolement et la place prise par les plateformes, dont les promesses initiales de partage ont laissé place, à ses yeux, à une violence croissante des échanges. Il attend d’une nouvelle génération qu’elle invente d’autres usages et des passerelles entre Internet, télévision et radio.


Nadia Ettayeb retrouve cette idée du collectif dans l’histoire d’Aligre FM. Elle rappelle le projet de lien entre les habitants qui a accompagné la naissance de la radio autour du quartier d’Aligre et de l’îlot Chalon. Elle évoque aussi les solidarités entre radios libres : lorsque certaines perdaient leur fréquence, d’autres relayaient leurs programmes. La liberté d’émettre se défendait ensemble.


Théo Guitton en donne une traduction actuelle : une radio associative permet à des personnes qui ne se seraient pas forcément parlé de se rencontrer. Cette fonction compte particulièrement là où les lieux d’information locale se raréfient. Préserver une antenne, c’est aussi préserver cette possibilité de relation.


Une parole qui devient légitime


Sur l’avenir, les participants ne partagent pas tous le même optimisme. Nadia Ettayeb oppose aux inquiétudes une expérience qu’elle voit se renouveler : des jeunes arrivent à la radio, parfois dubitatifs, souvent curieux, puis repartent « avec de la lumière dans les yeux », parce qu’ils ont éprouvé que leur parole pouvait être entendue. Certains reviennent avec un projet. D’autres auront simplement découvert qu’un micro pouvait aussi être pour eux.


Elle évoque les ateliers en prison, les démarches d’insertion, les espaces d’expérimentation que rendent possibles les structures associatives et coopératives. Cette pratique du pluralisme commence bien avant la confrontation d’opinions sur un plateau. Elle suppose d’accompagner des personnes, de reconnaître leurs expériences et de leur permettre de participer à la fabrication de l’information.


C’est aussi le sens des coopérations défendues par Le Moment au cours de la rencontre : mutualiser des programmes entre radios, travailler avec d’autres médias, réunir des générations autour de la pratique journalistique. Des moyens de faire circuler les récits et de partager le travail nécessaire pour les produire.


La discussion sur les fréquences débouche ainsi sur une responsabilité collective. Si l’on tient à entendre des paroles que les grands plateaux accueillent peu, il faut donner à ceux qui les recueillent et les accompagnent les moyens de durer. Un bien commun se juge aussi à la place qu’il laisse à celles et ceux qui n’ont pas les moyens de l’acheter.

 




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