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50 ans après le coup d’État, quelles sont les nouvelles identités politiques du Chili ?

Dernière mise à jour : 13 sept. 2023

L'actuelle constitution en vigueur au Chili a été adoptée sous la dictature militaire. Cinquante ans plus tard, ce pays d'Amérique du Sud a beaucoup évolué mais les transformations sociales peinent à trouver une traduction constitutionnelle. Les mouvements sociaux de ces dernières années interrogent la notion d’identité nationale dans un pays en quête d’une nouvelle constitution capable de traduire sa pluralité ethnique, générationnelle, de genre et de classe. À travers une analyse des graffiti qui remplissent les murs de la ville de Santiago, ce dossier cherche à comprendre les revendications de celles et ceux qui se trouvent à la marge du système.


PREMIER VOLET DE NOTRE DOSSIER EN TROIS PARTIES SUR LA SOCIÉTÉ CHILIENNE, 50 ANS APRÈS LE COUP D'ETAT.


Photo de Danaé Moyano-Rodriguez, Jardin de la Résistance, Santiago, 2021


Dossier de Danaé Moyano Rodriguez


Après la révolte d’octobre 2019, deux faits majeurs ont marqué le Chili : Elisa Loncon, linguiste et militante pour les droits des peuples autochtones, a siégé en tant que première présidente de la convention constitutionnelle ; et Gabriel Boric, ancien leader du mouvement étudiant, a été élu président de la République. L’arrivée au pouvoir de ces deux personnages n’est pas anodine, elle est très représentative de l’histoire récente des mouvements sociaux.


Depuis le retour à la démocratie, celles et ceux qui restent dans les marges du système néolibéral, patriarcal et colonial ont constitué et pris part à des mouvements sociaux qui sont en train d’inventer de nouvelles identités politiques. Une partie de cette histoire est racontée sur les murs de la capitale, qui sont désormais inondés de milliers de graffitis. Que racontent-ils ?


Ce dossier en trois parties cherche à raconter une histoire marginale des mouvements sociaux au Chili.


Le Chili est en train de changer : une histoire récente des mouvements sociaux


À Santiago, cette ville-État où cohabitent diverses formes du pouvoir (politique, économique, intellectuel, artistique, etc.), les murs racontent une histoire d’espoir. L’espoir d’un mouvement récent vers lequel culminent ceux qui l’ont précédé. En observant le cas bolivien, María Galindo, écrivaine et militante féministe, explique que « dans notre histoire sociale et politique, les indigènes ont été l'un des premiers sujets capables de mûrir et de dépasser le rôle de victimes (...). Ils ont su trouver des mécanismes pour se réinventer » (GALINDO, 2019). La manière dont le mouvement mapuche a évolué ces dernières années laisse penser que cela puisse aussi être le cas au Chili. En effet, à partir du moment où il ne se concentre plus sur son statut de victime d’une violence physique, symbolique et structurelle, le mouvement mapuche se transforme en un mouvement qui n’est pas seulement capable de se repenser lui-même, il est aussi porteur de transformations. Dès les années 1990, le mouvement se positionne contre le modèle néolibéral et contre le système politique en vigueur. Il se prononce en même temps en faveur de la rédaction d’une nouvelle constitution qui reconnaîtrait la pluralité de la nation chilienne. C’est ainsi que, malgré sa position marginale, il est possible de considérer que le mouvement mapuche apporte une certaine maturité à la révolte d’octobre 2019.


Réunis au sein de la Coordinadora feminista 8M, les féminismes, quant à eux, arrivent triomphants, avec une histoire récente marquée par la grève générale féministe de mars 2019. Celle-ci a en effet permis une mobilisation massive dans tout le pays. Les féminismes apportent au mouvement d’octobre 2019 leur radicalité dans la lutte pour une vie qui vaille la peine d’être vécue et la phénoménale créativité de leur répertoire d’action politique.


Néanmoins, rien n’aurait été possible sans les lycéennes. Des étudiantes qui, avec leur énergie rebelle, décident de frauder le métro pour protester contre la hausse des prix, incitant les autres à les rejoindre et lançant ainsi le soulèvement populaire. Composé par des jeunes, le mouvement étudiant est de nature changeante. Les militant.es qui le structurent n’y restent jamais très longtemps. Cela peut en revanche être compris comme étant sa plus grande force et comme un formidable atout pour le mouvement global.


Les mouvements mapuche, féministe et étudiant sont les trois mouvements les plus solides au Chili depuis le retour à la démocratie. Leurs temporalités et leurs modes d’action sont différents, mais leurs luttes convergent dans le sentiment partagé d’assister à l’éveil d’un pays.



L’éveil du Chili


Parmi les nombreuses idées qui ont accompagné les premiers jours de la révolte, celle d’un éveil a très vite pris les devants. Le Chili s’était réveillé. En effet, ces mouvements sont traversés par des demandes permettant de contrer les différentes formes de violence que subissent au quotidien les Chilien.nes. Il semblerait qu’en octobre 2019, le Chili s’est réveillé après en avoir eu assez de la violence, mais en étant suffisamment lucide et mature pour transformer ce qui était en train de lui faire du mal. C’est pour cela que le mouvement est traversé par un sentiment d’espoir plus que par des sentiments de défaite ou de fatigue. Par une envie de se battre, d’inventer un avenir meilleur. Au-delà des mots, il y a une sorte de bande sonore de la révolte qui se crée spontanément. « El baile de los que sobran » du groupe Los Prisioneros est l’une des chansons qui la compose. L’idée partagée d’être celles et ceux qui « sont en trop » devient le fil conducteur de cet éveil social, dont l’objectif est de faire en sorte que la « dignité devienne une habitude ».


Photo de Danaé Moyano-Rodriguez, Paris, manifestation contre la réforme des retraites, décembre 2019.


Malgré la force avec laquelle ils arrivent à la révolte, tant les féminismes que le mouvement mapuche, considéraient que leurs demandes étaient invisibilisées dans le cadre des discussions qui émergeaient. Néanmoins, en observant le phénomène, la première chose qui attire l’attention est de voir toujours plus de drapeaux mapuche lors des manifestations. Celui-ci était sans aucun doute l’un des symboles de la révolte et non seulement au Chili. Après tant d’années de criminalisation du mouvement mapuche, comment se fait-il que le drapeau se trouve au-devant de toutes les manifestations ? L’imaginaire mapuche avait-il intégré l’imaginaire collectif de la révolte au Chili ? Quelque chose avait l’air d’avoir assez profondément changé.


Dans les jours qui ont suivi le soulèvement populaire, la deuxième image qui ressort est celle de milliers de femmes qui participent à la performance du collectif Las Tesis en chantant : « Le violeur c’est toi, ce sont les juges […] l’État oppresseur est un macho violeur. » Ces images font le tour du monde en quelques secondes et la performance est très vite reprise dans les quatre coins du globe. Si ces symboles étaient en train de traverser la planète des milliers de fois par seconde grâce aux réseaux sociaux, que pouvaient-ils provoquer au Chili ? Effectivement, vu depuis les féminismes, le collectif Las Tesis leur a octroyé « un outil de mobilisation qui permettait à toutes - femmes et dissidences sexuelles - de retrouver ce qui leur avait tant manqué pendant ces mois dans le débat public: la remise en question de la violence, de l'exclusion et de l'invisibilité »(SCHNEIDER, 2020).


Photo de Danaé Moyano-Rodriguez, place Salvador Allende, Paris, novembre 2019


C’est à la fois grâce à la nature de leurs demandes et à leurs moyens d’action et d’organisation que ces deux mouvements ont pu se positionner au sein du mouvement global et y rythmer certaines discussions. Comme le dit la porte-parole de l’Assemblée coordinatrice de lycéens (ACES), « désormais, ceux qui avaient peur étaient les puissants, en voyant comment nous nous reconstituions en tant que peuple » (SALGADO, GODOY, 2020), et cette fois-ci, il s’agissait d’un peuple plus vaste dont faisaient aussi partie les femmes et les peuples autochtones.


Pour répondre à la force du mouvement, en novembre 2019, est signé un Accord pour la paix sociale et la nouvelle constitution. Celui-ci se solde par l’organisation d’un référendum le 25 octobre 2020. À ce moment-là, les Chilien.nes ont voté majoritairement pour l’organisation d’un processus constituant dont les membres seraient issus d’un vote populaire. En juillet 2021, s’est ouvert officiellement le processus constituant, qui s’est achevé le 4 septembre 2022. De nouveau appelé aux urnes, le peuple chilien a voté majoritairement contre la constitution proposée par la convention constitutionnelle.


Ce dossier est issue d’un article publié dans la revue Hispanismes. Il est disponible ici.


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