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La Primaire Populaire, du projet au désastre final

Dernière mise à jour : 4 janv.

ENTRETIEN Ils voulaient organiser un départage entre les candidats de la gauche par un mode de désignation citoyen et tenter d'emporter l'élection présidentielle de 2022 avec un.e candidat.e unique. La Primaire Populaire a d'abord surpris, suscité de l'attente avant de se cracher dans les grandes largeurs. Dans "La primaire populaire, du projet au désastre final" (Editions Adespote), Martin-Rieussec-Fournier raconte l'aventure de cet ovni politique de l'intérieur.


Interview par Benjamin Mathieu


Crédit photo : Editions Adespote


De l'indifférence du départ à l'omniprésence médiatique en janvier 2022, puis à l'explosion en plein vol deux mois après. Voilà par quoi sont passés les organisateurs et les bénévoles de La Primaire Populaire en quelques mois, du printemps 2021 à son épilogue en mars 2022. L'idée de départ était pourtant séduisante : mettre tous les partis de gauche d'accord sur un.e candidat.e unique pour l'élection présidentielle de 2022, en refléchissant d'abord à un socle des justices, une sorte d'embryon de programme commun. Au départ, l'initiative suscite surtout les moqueries des différents partis concernés (La France Insoumise, le Parti Socialiste, Europe-Ecologie Les Verts - désormais appelés Les écologistes -, le Parti Communiste Français, les Radicaux de Gauche...) qui se voyaient à l'époque tous califes à la la place du calife ou faiseurs de roi. Une indifférence qui se transforme rapidement en caillou dans la chaussure en raison du nombre de soutiens enregistrés par la plateforme : plus de 500 000. Un chiffre impressionnant dépassant l'ensemble des adhérents des différentes formations politiques de gauche. Face au refus de ces mêmes partis de participer à cette désignation citoyenne, sous forme de vote au jugement majoritaire, le vote de janvier 2022 tourne au fiasco. Au lieu de désigner un candidat unique, il en rajoute une dans la course, en la personne de Christiane Taubira, visiblement pas préparée à mener une campagne présidentielle. Elle abandonnera finalement le 2 mars en raison de parainnages insuffisants pour se présenter.


Tensions internes, fatigue, manoeuvres politiques... la fin de l'aventure est désastreuse. Son acmé : la décision prise par une partie du conseil d'administration de finalement soutenir la campagne de Jean-Luc Mélenchon, sans consulter les soutiens qui avaient participé à la primaire citoyenne. Cette décision entraine une fracture au sein de l'équipe de la Primaire Populaire, la démission de la porte-parole Mathilde Imer et des réactions très amères de nombreux soutiens de la première heure, notamment financiers.


Martin Rieussec-Fournier, livre dans cet ouvrage, quelques clefs de compréhension et affirme que les élections municipales de 2026 peuvent permettre de développer d'autres initiatives de ce type, victorieuses, cette fois.


Quel était ton rôle au sein de la Primaire Populaire ?


Martin Rieussec-Fournier

J'en étais le directeur général et un des fondateurs en janvier 2021 avec Camille Marguin et Mathilde Imer. J'étais en charge de toute la gestion des salariés, de la levée de fonds, de la planification des trois grandes étapes du processus, c'est-à-dire la construction du socle commun, les parrainages citoyens et bien sûr le vote au jugement majoritaire. Mes fonctions ont été de lever des capitaux, d'aller chercher le maximum d'associations pour avoir une légitimité à faire cette primaire populaire et puis de soutenir tous les salariés dans leur fonction.


Le titre de ton livre est quand même assez évocateur. Je crois que tu ne partages pas vraiment la fin de l'aventure. Comment as-tu vécu le choix final de soutenir Jean-Luc Mélenchon ?


Ça a été un désastre. En interne, il y a eu des manquements majeurs à la démocratie. Pendant un an, on a oeuvré au rassemblement pour monter une équipe qui gagne l'Élysée. Au final, à bout de bras, a été soutenu une candidate de plus, Christiane Taubira. Puis à dix autour d'une table, au nom de 500 000 personnes, on a soutenu Jean-Luc Mélenchon. Le désastre, c'est donc d'un point de vue démocratique en interne. Ça a aussi été un désastre pour le pays parce que l'échec de la Primaire Populaire, dont les partis politiques ont une responsabilité principale, a fait qu'on continue avec des politiques publiques qui sont dangereuses.


Comment expliques-tu que de l'engouement initial, porté par plus de 500 000 inscrits, vous soyez passez à un résultat qui était tout le contraire de ce que vous recherchiez ?


En premier, il faut vraiment redire qu'il y a eu un dévouement puissant et massif des jeunes entre 18 et 35 ans qui ont mis leur vie privée entre parenthèses et qu'on a abattu un travail de bûcheron pour faire du porte-à-porte et collecter des signatures de citoyennes et de citoyens français. Je tiens à souligner que tout ça s'est fait à l'huile de coude parce qu'on était boudés par les partis politiques qui ont été absolument ambivalents pour ne pas dire de mauvaise foi. Ils ont construit avec nous le socle commun pendant 6 semaines avec des réunions régulières, ils ont mandaté des gens, dont certains qui sont depuis devenu députés, et qui ne l'ont jamais assumé dans les médias.


"Je le dis franchement, les partis politiques en face de nous n'avaient pas envie de gagner ensemble. L'avenir de leur petite boutique leur importait plus."

Vous pensez à qui ?


Il y avait François Thiollet (Eurodéputé Les Ecologistes) ou Sarah Legrain (députée LFI de Paris) par exemple.


Ce sont les partis politiques qui sont seuls responsables de votre échec ?


En fait, nous, nous n'étions que la face émergée de l'iceberg des mouvements sociaux. Le socle commun de la Primaire Populaire, ce sont les revendications des gilets jaunes, du mouvement climat, etc. Mais les mouvements sociaux sont tellement imprégnés du dégoût global pour la politique qu'ils n'ont jamais relayé massivement notre appel à la mobilisation. On était boudés par les partis politiques et par les mouvements sociaux mais aussi par les médias. A part Mediapart, tous les médias de gauche se sont moqués de nous. On s'est retrouvés sans le relais des partis, sans le relais des mouvements sociaux, sans les relais médiatiques. Il fallait avoir la foi pour y croire.


Pourtant, vous n'avez pas manqué de moyen financiers pour arriver à vos fins


On a levé 300 000 euros dès le départ donc on avait immédiatement des salariés compétents. Ensuite, on a réussi à gagner la confiance de 40 000 donateurs qui nous ont permis de lever 1,3 millions d'euros. La primaire populaire, c'est 30 équivalents temps plein. Avec cette puissance de salariés, on a réussi à structurer des milliers de bénévoles inspirés par les techniques de Bernie Sanders (ancien candidat aux primaires démocrates aux Etats-Unis) qui sont extrêmement efficaces. On avait une équipe formidable qui faisait face aux partis traditionnels. Moi je le dis franchement, les partis politiques en face de nous n'avaient pas envie de gagner ensemble, l'avenir de leur petite boutique leur importait plus. Cette équipe composée principalement de jeunes était dans un état d'épuisement extrême. Elle a manqué de discernement là où il fallait en avoir le plus, en février 2022. A causes de certaines mauvaises habitudes, de la fatigue, de l'absence de contre-pouvoir qui se sentait légitime, on a connu le pire abus de pouvoir.


"Ça a été peu dit, parce que l'humilité n'est pas la qualité numéro un des responsables politiques, mais la NUPES arrive comme une suite logique de la Primaire Populaire".

C'est-à-dire ?


Tous les directeurs et le bureau étaient solidaires pour soutenir une candidate de plus, Christiane Taubira, alors qu'en fait le mandat qu'on avait, c'était pas ça. C'était de constituer une équipe pour gagner l'Elysée et une équipe pour gagner à l'Assemblée Nationale. On n'avait pas de mandat pour faire la campagne d'une candidate de plus et on a pourtant faite celle de Christiane Taubira. Elle a signé un contrat de rassemblement où elle s'engageait à créer une équipe mais elle n'a pas décliné de méthode précise pour la constituer. Pour elle, c'était Présidente ou rien du tout et puis il y a eu le lapsus monumental le soir du résultat. Elle regarde toutes les caméras de France et elle dit je vais gagner en 2002 ! C'était du délire absolu !! A partir de là, une partie des personnalités qui nous soutenaient est partie sur la pointe des pieds, une autre partie l'a fait savoir et la situation a complètement pourri début février. Il y a eu notamment ce mail complètement fou qui a appelé les 460 000 inscrits à aller chercher des signatures pour Christiane Taubira. Les dons se sont écroulés, il n' y avait plus d'argent pour financer les salariés et ça a été catastrophique au niveau humain avec des gens qui aujourd'hui ne se parlent plus depuis un à deux ans. C'est un immense gâchis mais il faut aussi en tirer des enseignements.


Que retirez-vous de positif d'un espoir déçu ?


Il faut noter c'est que la Primaire Populaire a cristallisé 90% des électeurs de gauche qui voulaient une équipe pour gagner. On a cristallisé les aspirations alors même que les partis politiques nous tapaient dessus en me disant "on en veut pas", néanmoins, on était là. Il aurait fallu qu'on passe le million de soutiens pour avoir plus de poids. Les partis politiques étaient d'accord avec le contrat de rassemblement, mais en "off". S'ils étaient en tête du jugement majoritaire, ils étaient d'accord pour le signer. Pendant qu'au mois de janvier, quand Jean-Luc Mélenchon dit de nous, "c'est une bande de rigolos" ou Yannick Jadot dit "c'est le temple solaire, tout le monde veut suicider", en vérité les appareils regardent de près la Primaire Populaire. 500 000 personnes, ça représentait plus que toutes les bases mails cumulées de la gauche ! On a fait sortir de terre ça en un an. En fait, on a labouré le terrain pour la gauche. Ça a été peu dit, parce que l'humilité n'est pas la qualité numéro un des responsables politiques, mais la NUPES arrive comme une suite logique de la Primaire Populaire.


Vous considérez en fait que êtes à l'origine de création de la NUPES (accord entre les différents partis de gauche aux élections législatives) ?


Le pire de ce qui s'est passé dans la séquence 2022-2023, c'est que finalement, en deux semaines, les partis politiques se sont unis sur la base du programme du socle commun. Ça a quand même été un élément notable dans leur point d’accord sur le programme de la NUPES car ils avaient déjà bossé déjà sur le sujet, ensemble, avec nous. Ils ont fait, en deux semaines, ce qui nous ont dit qu'ils ne pouvaient pas faire en un an.


L'élection présidentielle de 2027 s'annonce particulièrement importante, peut-être même plus importante que la précédente. Fort de cet échec, est-ce que vous allez retenter l'expérience ?


Il y a eu une forme d'école de la Primaire Populaire, les plus déterminés sont ressortis renforcés mais il faut pas sous-estimer à quel point il y en a d'autres qui ont été brisés, qui ont fait des burn out. Des soutiens qui ont fait des chèques importants, de 10 000, 50 000 voir 100 000 euros pour que ça sorte de terre, nous disent aujourd'hui "plus jamais" tellement ils ont été écœurés de comment ça s'est fini. Des militants à gauche sont fatigués d'être déçus et je pense que il va falloir vraiment se relever les manches pour créer la surprise en 2027. Il faut prendre tout ce qui a été réussi dans la Primaire Populaire, le pragmatisme, la relation libérée à l'argent, le lien avec les mouvements sociaux, l'union. Par contre, il faut éviter de reproduire les écueils. Et dans les écueils, il y a cette fin sur la démocratie interne. Il y a aussi le fait que les fondateurs doivent être absolument au clair sur leur besoin ou pas de reconnaissance sociale et donc d'être présents ou non dans les médias.


Vous dîtes que les élections municipales de 2026 peuvent permettre de mettre en pratique les méthodes que vous avez utilisées, en gagnant cette fois. Comment réussir là où vous avez échoué ?


Pour moi, les élections municipales, c'est une énorme opportunité parce que les français sont très attachés à ce scrutin. En plus, il y a vraiment des capacités d'initiative très fortes au niveau des territoires. Moi, j'ai traversé la France à pied. J'ai remarqué que les partis politiques sont très peu présents au niveau local. Il y a eu un renouvellement nécessaire des générations à la Primaire Populaire. C'est ce qui incarnait l'avenir. Les élections municipales peuvent permettre, comme le printemps marseillais, de nouer des alliances entre des gens qui peuvent avoir des sensibilités différentes. L'idée, c'est de relancer des listes citoyennes avec potentiellement des appuis de certains partis politiques. On a besoin d'eux, je le redis. J'espère de tout mon coeur que les partis politiques vont revenir.

Les municipales doivent servir à préparer 2027 pour tous ceux qui ont envie qu'un nouveau espoir soit possible. Le plus dangereux dans l'époque actuelle, c'est la résignation.


Nous, ce qu'on a vu avec la Primaire Populaire, c'est des gens qui retrouvaient la banane parce qu'ils voyaient les corps intermédiaires qui s'organisent, ils voyaient que les gilets jaunes étaient écoutés, que le mouvement climat était écouté, que les blouses blanches étaient écoutées, que les partis politiques tendaient l'oreille et se mettaient d'accord avec un socle commun. C'est pour ça qu'il y a eu un demi-million de Français pour nous suivre. C'est pour ça aussi qu'il y a eu 40 000 donateurs. C'est la peur qui domine actuellement. La Primaire Populaire a redonné de l'espoir.


"Le plus dangereux dans l'époque actuelle, c'est la résignation."

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