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Listes citoyennes : reprendre le pouvoir d’agir dans les communes

Opposition à des projets d’aménagement, défiance envers les élus locaux, désir de participation : les listes citoyennes et participatives sont souvent nées de mobilisations très concrètes. À partir de l’enquête menée sur les municipales de 2020, Jessica Sainty analyse la sociologie, les ambitions et les contradictions de ce mouvement. Derrière la volonté de « faire de la politique autrement », se dessine une question plus large : comment transformer les institutions représentatives sans se laisser absorber par elles ?


Jessica Sainty, maitresse de conférences en Science Politique, Université d’Avignon, co autrice de Des citoyens et citoyennes à la conquête des villes, Les listes citoyennes et participatives lors des élections municipales de 2020
Jessica Sainty, maitresse de conférences en Science Politique, Université d’Avignon, co autrice de Des citoyens et citoyennes à la conquête des villes, Les listes citoyennes et participatives lors des élections municipales de 2020

Propos recueillis par Didier Raciné, rédacteur en chef de AltersMedia


Aux origines des listes citoyennes : le sentiment de ne pas être entendu


Dans votre recherche qui portait sur les listes citoyennes et participatives dans la campagne des municipales de 2020, vous évoquez une prise de conscience croissante de l’impasse des institutions représentatives. Cette analyse est-elle réellement partagée par les militants et les sympathisants des listes citoyennes, ou s’agit-il surtout d’une interprétation portée par les chercheurs ?

L'élément de départ qui fédère les militants ou les porteurs de ces projets de de liste citoyenne et participative est le constat de l'incapacité des élites politiques locales à laisser émerger une parole de contestation ou d'opposition, ou même une discussion des projets définis par les élus. C'est vraiment le socle de la constitution de ces listes.


Un nombre assez important de ces listes se constitue d’ailleurs à partir de collectifs de citoyens ou d'habitants qui viennent s'opposer à un projet d'aménagement local. C'est particulièrement visible avec le cas de Saillans, où le point de départ de la liste est la décision du maire d’implanter un supermarché à l'entrée du village.


C'est quelque chose qui est vraiment fréquent dans la constitution de ces collectifs : des gens échangent à partir d'une opposition sur un projet d'aménagement quel qu'il soit, et vont constater à cette occasion l'incapacité des institutions locales à comprendre, à intégrer, à discuter ces oppositions aux projets promus par les élites locales.



C’est déjà une compréhension d'une absence de démocratie quelque part, mais ce n'est pas encore tout à fait l'identification de cette absence à des institutions particulières, de la démocratie « représentative » : rien dans les institutions actuelles n’oblige les élus locaux à écouter et discuter.


Oui, c'est ça. C'est le fonctionnement majoritaire des institutions locales « représentatives », qui, additionné au fonctionnement à double niveau entre la commune et l'intercommunalité, fait que les espaces de décision échappent très largement aux habitants.


Il y a une double barrière pour accéder à ces espaces de décision. Et la conséquence, c'est la conscience dans la population de la faible capacité des institutions locales à laisser de la place aux contestations, aux oppositions. Elle s'inscrit dans et renforce le climat global en France de défiance vis-à-vis des représentants : ce qu'on appelle aussi la crise de la démocratie représentative, aujourd'hui bien documentée en science politique.


Cette crise s'est mise en place fin des années 80, début des années 90, et a pris de l'ampleur. Le fonctionnement actuel des institutions nationales, particulièrement depuis 2017 et l'élection d'Emmanuel Macron, ne ramène pas les citoyens dans une position de confiance vis-à-vis de leurs élus. Cette crise déjà extrêmement prégnante s’est amplifiée. Et le mouvement des Gilets jaunes a témoigné de cette déconnexion quasi totale entre représentants et représentés.


C'est donc plus la dérive de la démocratie représentative qui est manifeste pour les gens, que le système de représentation en tant que tel ?


Finalement, le système de représentation, ils y croient encore puisqu'ils proposent des listes pour essayer de gagner les mandats et de prendre le pouvoir dans les mairies. Un mot d'ordre revient très souvent : « on veut faire de la politique autrement ». On veut gérer une municipalité autrement que dans cette logique majoritaire, dans laquelle le vainqueur a tous les pouvoirs et les perdants n'en ont aucune part.


Donc fondamentalement, je pense qu'ils croient au système représentatif et en tout cas, ils acceptent de s'inscrire dedans, avec l'idée de conquérir le pouvoir et essayer d'en faire autre chose, même si le cadre institutionnel est rigide par certains aspects. Le cas de Saillans montre toutes ces obligations formelles, comme par exemple l'obligation de désigner un maire explicitement dans la liste, l'obligation de désigner des représentants dans l'intercommunalité à laquelle ils sont rattachés.


L’idée est de se fondre dans le cadre, mais pour essayer de faire différemment, en maintenant un lien avec les habitants, en créant des espaces dans lesquels les habitants seraient réellement associés y compris à la décision. D’où tous les dispositifs de participation publique au niveau local, devenus classiques aujourd’hui, tels que les budgets participatifs, des conseils locaux « consultatifs », les conseils des aînés, les conseils municipaux des jeunes ou des enfants, etc.


Ces dispositifs sont très largement perçus et compris pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire des façades de participation, dans lesquelles on ne demande pas réellement leur avis aux habitants, ou si on leur demande c’est sur des choses très périphériques, qui ne touchent pas au cœur de la politique.


Entre dynamique citoyenne et logiques partisanes


Myriam Bachir distingue plusieurs modèles de listes citoyennes : certaines initiées par des partis, d’autres issues de collectifs citoyens. Cette typologie révèle à la fois une forte aspiration à plus de démocratie locale, mais aussi le poids persistant des partis politiques. Comment cela apparaît-il dans vos enquêtes, notamment dans les grandes villes ?


Quand on observe des élections locales comme les élections municipales, il y a autant de cas que d'élections, et même s’il y a une défiance importante des électeurs vis-à-vis de leurs représentants, le local conserve du sens. C'est d’ailleurs une rhétorique des élus, notamment des élus locaux, de mettre en avant la proximité du niveau communal par rapport aux autres. Mais le lien existe, les citoyens se sentent encore concernés par les élections, même si ce n'est pas vrai tout le temps.


La session 2024 des élections législatives, avec le regain de participation très net, montre que quand on leur redonne du sens, les citoyens retournent aux urnes. Pour la première fois, depuis 2002, des élections législatives ont largement remobilisé parce qu'elles étaient sorties de la hiérarchie avec l'élection présidentielle, dans un contexte de faible légitimité du président actuel et de sa majorité parlementaire.


En 2020 le taux de participation aux municipales était très faible, probablement que cette baisse de la participation a été amplifiée par la crise sanitaire. C'est difficile d'avoir une analyse globale sur ce type d'élections locales, car les contextes locaux sont extrêmement importants à prendre en compte et on ne peut pas homogénéiser l’analyse.


Aux élections municipales, les partis politiques ont tendance, sauf dans les grandes villes où là il y a des listes qui sont clairement identifiées, à dissimuler un peu les étiquettes politiques. Dans les villes moyennes, même si les partis politiques sont présents, on va faire beaucoup de listes d'union entre différentes tendances, à gauche, à droite, au centre, peu importe, en n'affichant pas aussi ouvertement les étiquettes politiques.


Dans les grandes villes, les partis politiques sont très présents parce que, historiquement, le fonctionnement de la Ve République fait que le local est un support du national : les partis politiques s'appuient sur leur implantation locale pour asseoir leur place dans l'espace politique national. Pourquoi ? Justement du fait de la crise de la démocratie représentative. C'est juste un artifice, parce qu'au fond on sait bien de quels partis sont les candidats.


Et donc, dans le contexte de 2020, la croissance du nombre de listes citoyennes et participatives a pu être perçue par certains partis comme des opportunités soit d'élargir leur base militante, soit d'élargir le périmètre de la liste à constituer, dans l’objectif de récupérer un peu ces propositions, soit de s’y fondre.


Pouvez-vous donner des exemples de telles démarches ?


Le cas de Toulouse est intéressant pour la constitution de la liste, Archipel citoyen : à l’origine un groupe très investi dans les réseaux constitués autour de Saillans, bon connaisseur du néo-municipalisme, présent très tôt dans les collectifs qui allaient devenir Action commune et Fréquences Communes, cherche à se constituer et se présenter. Cette liste est positionnée sur la gauche de l'échiquier politique et se rapprochent de LFI, EELV les deux principaux partis qu'on va retrouver en lien avec ces listes.


Mais être dans une aussi grande ville que Toulouse, dans laquelle le jeu politique est très institutionnalisé, fait que ce type de projet prend le risque d'être complètement inaudible dans la campagne s’il ne se rapproche pas des partis politiques, ce qui revient à assumer de perdre, en partie, le contrôle sur l’ensemble du processus. Les partis politiques sont des machines extrêmement rodées et efficaces pour organiser la conquête du pouvoir. C'est leur raison d'être, et ils le font bien. Dans la campagne elle-même, ils ont des atouts, des réseaux, des moyens et il est très difficile pour des listes citoyennes d'exister sans eux. Entre les deux tours, les partis négocient des alliances et des ralliements contre des places... Les listes citoyennes n’ont d’autres choix que d’intégrer des membres rôdés à ces logiques partisanes, comme ce fut le cas à Toulouse.



Vous montrez que, face aux contraintes de l’action municipale, certaines listes citoyennes tendent à adopter des solutions plus consensuelles et standardisées. Dans ce contexte, comment expliquer que les réalités vécues par les classes populaires, notamment dans les quartiers populaires, restent souvent peu présentes dans leurs programmes ?


Ces listes citoyennes et participatives, sont situées politiquement, à gauche, mais elles sont aussi très situées socialement. On y retrouve une population plus jeune que dans les autres listes, avec plus de personnes ayant accompli des études supérieures, issus des professions intermédiaires, des professions intellectuelles ou des cadres. Ils partagent un certain nombre d'outils, souvent tirés de leurs pratiques professionnelles qu'ils adaptent pour organiser les listes, construire le programme, pour organiser la campagne, etc.


Ainsi, on retrouve des propositions parfois trop déconnectées des quartiers populaires ou en tout cas de la partie des classes les plus populaires de l'électorat. Leurs propositions sont extrêmement intéressantes en termes de fonctionnement démocratique, sur la sélection des candidats, le tirage au sort, la façon de construire le programme, en cherchant les propositions les plus consensuelles possible au sein du groupe.


Mais les propositions en termes de programmes sont souvent en décalage entre la réalité que les gens vivent, les problèmes du quotidien, les propositions qui sont faites en termes de politique publique : on va parler d’économie d’énergie alors qu'ils vivent dans des passoires thermiques et qu'il fait 38 degrés dans leur logement l'été, ou qu’il n'y a pas de chauffage l'hiver. Et les listes peuvent avoir tendance à exclure des personnes de milieux populaires qui vont se sentir à la marge, moins qualifiées, moins compétentes, moins légitimes à participer politiquement et s'autoexcluent de fait de s’engager dans ce type de projet.


On a eu en France un mouvement type Gilets jaunes. On ne peut pas dire qu'il avait une base communaliste certes, mais il avait quand même une certaine radicalité. Ce n'était pas une vision claire et nette, mais il traduisait une colère à un niveau national et il avait des propositions à cette échelle, comme le montre la proposition du RIP.


Oui, mais les groupes sociaux ne sont pas les mêmes. C'est-à-dire que la majorité des gens qui portent des listes citoyennes et participatives ne sont pas des gens qui ont participé, ou alors ponctuellement, de façon périphérique, au mouvement des Gilets jaunes. Il peut y avoir quelques cas, quelques tentatives reliant liste citoyenne et mouvement des Gilets Jaunes, comme à Commercy, mais finalement, on est sur deux espaces sociaux assez différents qui ne se recoupent pas.


La géographie du mouvement des Gilets Jaunes colle cependant pour partie avec la géographie des listes citoyennes et participatives : on est sur des espaces périurbains, mais pas beaucoup de petites communes très rurales. . Mais ce ne sont pas les mêmes gens. Il y a des personnes qui ont pu naviguer entre les deux espaces, cependant on est sur des populations différentes et qui utilisent des ressorts de mobilisation et des formes d’organisation assez différentes.


Propos recueillis par Didier Raciné, rédacteur en chef de AltersMedia


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 Retrouvez l'intégralité de l'entretien dans les Cahiers citoyens, écologistes et solidaires numéro 5.


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