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Les États généraux : une idée d'hier pour répondre aux crises d’aujourd’hui

Face à la crise de confiance démocratique, l’idée des États généraux refait surface. Héritée du Moyen Âge et réactivée dans les grands moments de rupture, cette pratique vise à recréer les conditions du dialogue quand les institutions ne suffisent plus. Pour Pierre Calame, il est urgent d’engager un véritable processus national, fondé sur la démocratie délibérative, les territoires et l’intelligence collective.


Penser une monnaie de freinage : le compte carbone comme outil démocratique face à l’urgence climatique.
Pierre Calame. « Nos institutions ne sont plus à la bonne échelle. »

Propos recueillis par François Bernard


Depuis le 14e siècle, et plus particulièrement durant le règne de Philippe Le Bel, on a une pratique qui, de temps en temps, ressurgit, qui est celle des États Généraux. On a en ce moment l'impression qu'il y a un renouveau de ceux-ci. Tu as toi-même été à l'initiative d'un appel pour des États Généraux. Alors, pourquoi États Généraux ?

C'est toujours dans les situations de crise, où on acte le fait que le fonctionnement habituel des institutions ne permet plus de fonder le contrat social. Et c'est exactement la situation qu'on a actuellement, à l'échelle du monde, à l'échelle de la France.

 

À l'échelle du monde, dès 1988, on a lancé l'appel pour les états généraux de la planète, en disant :  « on ne maîtrise plus rien, il faut inventer à l'échelle de la planète».  C’est ce qu'on a appris à faire en France dans les grandes périodes de crise, depuis le Moyen-Âge, avec bien sûr les États Généraux de 1788 et la Révolution française. Souvent, quand des gens entendent États Généraux, ils ne connaissent que cela.

 


J'ai découvert aussi qu'il y en avait eu beaucoup avant.


C'était une pratique courante. En l'occurrence, en 1788, il n'y avait plus de sous. Plus personne n'était prêt à faire les sacrifices qu'il fallait. Comment on recrée les conditions de dialogue dans ces conditions? Toutes ressemblances avec la période actuelle, c’est une pure coïncidence, évidemment.

Alors ça, c'est ce qu'on a inventé à l'échelle mondiale. J'ai organisé en 2001 la seule Assemblée mondiale de citoyens qui ait jamais eu lieu.


En fait, le débouché, ça a été les Forums sociaux mondiaux ?


Les forums sociaux mondiaux étaient une dérivation de ça. En ce sens que tous les fondateurs du forum social mondial ont participé à notre aventure de l'Alliance pour un monde responsable et solidaire. Mais les forums sociaux mondiaux ont pris une forme, je dirais, de tourisme de gauche.

 

C'est-à-dire des élites circulantes.


C'était formidable. Beaucoup de jeunes de retrouvaient à Porto-Allègre. Mais, en termes de représentation géoculturelle, c'était une petite pastille dans le monde. C'était le Brésil, un peu d'Amérique latine et un peu de France et d'Europe. Mais où était la Chine ? Où était l'Inde ? Après, ils ont essayé de corriger en allant un peu partout mais, un, ce n'était pas mondial et deux, ça ne réunissait que des gens qui, a priori, étaient d'accord en disant que le capitalisme, ce n'est pas bien. Mais on ne refait pas le monde avec ça et aen ne débattant que de  sujets relativement restreints.

 

De notre côté, ce qu'on a essayé de monter, c'est un processus, et c'est ce que je voudrais qu'on monte en France. Faire en sorte que les petites entreprises, les grandes entreprises, les paysans, les militaires, dialoguent ensemble, recherchent des réponses communes à  des défis communs. Sinon, on ne s'en tirera pas. Le succès formidable, médiatique, il faut bien le reconnaître, du Forum Social mondial, c'est d'exploiter complètement l'imaginaire des contre-sommets.


Contre G20, contre G7…


Ce sont les Anglais qui ont inventé ça, en 1989 je crois. Face au G7, sommet des États les plus riches, on répond par un sommet des 7 peuples les plus pauvres. Alors ça, ça marche formidablement au plan médiatique. Est-ce que ça crée des alternatives au niveau du monde ? Je ne crois pas.

 

Je crois qu'il faut qu'on crée des processus plus inclusifs, à la fois géographiquement, et au plan socio-professionnel.

 

Et donc, État généraux de la société française, c'est urgent maintenant. Les gens ne croient plus à la démocratie. Les partis politiques ne prennent pas le temps de travailler pour élaborer des réponses collectives aux défis actuels, très différents des défis d’il y a un siècle. On se rend compte de ça, il n'y a pas de travail collectif dans aucun des partis.


Ceux qui ont suivi un peu les débats pour le PLF 2026 et ont regardé la chaîne parlementaire, ont été édifiés. Mais enfin, tout le monde ne regarde pas la chaîne parlementaire.


Concrètement, j'ai beaucoup d'amis dans différents partis. Ils bossent, mais ils sont tellement pris dans le quotidien, dans les commissions, les comités, préparer des amendements. Quel est le temps qu'ils ont pour dire par exemple :  « voyons comment la social-démocratie dans ces premières décennies du XXIème siècle relèvent ces nouveaux défis ? » 

 

Il ne suffit pas de dire écologie socialiste, écologie humaine. Tout ça, c des slogans. Mais quand vous voyez quand même la plupart des maires  écologistes des grandes villes conquises en  2020, on ne peut pas dire qu'il y ait une pensée phénoménale.


Alors, en quoi les États généraux vont pouvoir travailler cette question et comment ?


Parce qu'on le vérifie  chaque jour une démocratie délibérative conduite avec rigueur permet de dégager des consensus insoupçonnés ?. On le voit encore aujourd'hui. Regardez, Macron avait lancé une opération « consultation citoyenne sur les temps scolaires ». Un truc complètement riquiqui au départ. Là, les 123 citoyens se sont réunis la dernière fois au CESE, Conseil économique, social et environnemental, et viennent de déposer des propositions beaucoup plus larges, remarquables.

 

C'est-à-dire qu'on peut montrer maintenant, expérience à l’ appui, que si le mandat est bien formulé, si on donne vraiment le temps aux citoyens de s'informer avec des expertises contradictoires, on produit de la pensée collective, on produit du consensus collectif.

 

Et c’est pourquoi  je défends l'idée  d'États généraux organisés en deux étapes. D'abord, dialogue au niveau des territoires, ensuite, dialogue national. Parce qu'au niveau des territoires, il ne faut pas croire que parce qu'on parle « local », on parle « petit ». Quand on est dans un territoire, on prend de plein fouet toutes les transformations du monde. Le changement climatique, le changement économique, le changement financier. Donc, le territoire, il faut le voir comme les lieux où les questions mondiales deviennent concrètes, et pas du tout des lieux où on parle du local.

 

Quand on m'explique que la démocratie participative au niveau local doit se limiter à  parler  des problèmes quotidiens, parce qu'il n'y a que ça qui intéresse les gens, je leur dis, vous foutez du peuple. Ces gens, ils ont des enfants, ils ont des petits-enfants, ils voient bien où va le monde.



Il suffit de lire les cahiers qui ont été rédigés au moment des « Après-Gilets jaunes » pour voir que les préoccupations des citoyens étaient globales.

 

Et encore, les cahiers du débat national au moment de l’après-Gilets jaunes, ça a été fait à la va-comme-je-pousse, sans méthodologie, en ouvrant des registres dans les communes sans processus. Moi, je dis que dans chaque territoire, on organise des conventions citoyennes en se demandant quelles sont les questions qui nous concernent le plus, sur lesquelles on veut avancer. Il y a ensuite toute une méthodologie à mettre en place pour alimenter les gens avec le meilleur de l'expérience locale, nationale et internationale en utilisant intelligemment l’intelligence artificielle pour élargir les perspectives.

 

La démocratie délibérative c’est un potentiel formidable mais à condition d’être conduite avec beaucoup de rigueur. Il y a des réussites et il y a des erreurs. Au titre des erreurs, la Convention citoyenne sur le climat. Eh oui ! Un mauvais mandat, une mauvaise animation, on a fait produire par les citoyens des trucs que tout le monde trouve fantastique, mais il y a 200 fois le mot « obligation », 200 fois le mot « interdiction ». Et après, on dit « écologie punitive ». J'ai suivi ça de près, on a planté les citoyens, j'hésite pas à le dire, on les a plantés.


 

Donc là, on veut faire mieux ? 


Qu'est-ce qu'il faut? 50 millions de l'État, 50 millions des partenaires. Et avec ça, on change la France. On change la France, je vous l'assure. Parce que chaque fois que j'ai fait l'expérience d'un travail à partir des réalités locales, relié au monde, alimenté par les meilleurs experts, des avis contradictoires des experts, du temps pour travailler, ça produit des trucs fantastiques. Je vais vous prendre un exemple.

 

On a fait un petit travail collectif sans un sou (j'insiste, sans un sou : tout ce que je fais  est à titre strictement bénévole), sur comment repenser le système éducatif. Parce que dès qu'on compare les situations internationales, le seul système qui est resté totalement centralisé, c'est la France. Le seul système où on produit d'aussi mauvais résultats avec autant de moyens, c'est la France. Il y a un problème. Mais quand j’ai vu que le sujet de la convention citoyenne sur le sujet, c’était le temps scolaire, je me suis dit, ils se foutent du peuple, on rentre par la pointe du crayon ! Mais enfin, l'éducation pose d'autres problèmes. Heureusement, les participants de la convention ont élargi d’eux-mêmes leur sujet. Parce qu'ils ont pu auditionner des experts, etc.

 

Et  dans l’immédiat, en attendant de véritables Etats généraux, ce que je propose aujourd'hui c’est une « hotline citoyenne », où les citoyens puissent s'informer sur qu'est-ce qu'il y a de plus intéressant dans les expériences des territoires en matière de transformation écologique, en matière de gestion des relations entre générations, en matière de conception d'espaces publics, en matière de sécurité, etc. Mettez en place un corpus d’expériences rigoureux comme je l’ai fait à partir du corpus de Citego, "Cités, territoires, gouvernance", mettez ce corpus à disposition des gens, avec en plus la rapidité de l'intelligence artificielle pour extraire des synthèses et vous renforcez et vivifiez la démocratie. Cela me conduit à penser que n'importe quelle convention territoriale, y compris dans un coin rural, va produire des trucs prodigieusement intelligents si elle est bien pensée et bien nourrie de ce type de synthèse.


Ça, c'est un outil pour ces états généraux, pour nourrir la réflexion. Seulement l'année dernière, il y a eu, avec les signataires de cet appel pour des états généraux, une conférence de presse au CESE qui a réuni peu de journalistes... Ça n'a pas intéressé. Alors comment intéresser ?

 

Je dirais que notre tribune publiée dans Le Monde a eu quand même un impact. Et je vois que maintenant, on parle d'États Généraux partout. Alors, le problème, c'est que souvent, la mauvaise monnaie chasse la bonne. Et que ce qu’on va maintenant appeler États généraux, c’est une rencontre vite fait bien faite sur un sujet.

 

Un des grands progrès de nos 20 dernières années, ce sont les méthodologies de démocratie délibérative. On apprend les méthodes pour que des citoyens tirés au sort soient capables de construire puis confronter leurs points de vue et de produire un consensus sur des choses intelligentes. Et ça passe, évidemment, en mettant à leur disposition le meilleur de la formation. Croire que parce qu'on est citoyen, on sait, c'est de la démagogie. Mais parce qu'on est citoyen, on peut comprendre, ça, c'est la définition de la démocratie. Si on n'y croit pas ça, on ne croit pas à la démocratie. Toutes les expériences qu'on a faites quand cela a été vraiment bien mené, ont été éblouissantes. C’est pour cela que pour les municipales, je promeut une hotline citoyenne où les citoyens puissent s'adresser à toute radio associative en disant, il y a un point de consultation, là dites ce qui vous intéresse, les rapports entre les seniors et les jeunes, le renouvellement de la démocratie, la gestion de l'eau.... Et hop, on a une synthèse avec des exemples concrets. Des exemples concrets, pas du discours méthodologique.



Je crois qu'il y a un besoin urgent de communiquer aussi sur ce projet. C'est un projet urgent, très urgent ?


Il y a deux actes urgents.

 

Un, faire en sorte que pour les municipales, tout citoyen ait les moyens d'avoir le meilleur de l'information. Et deuxième acte, et ça, ça va être plus difficile, que dans le projet de loi de finances 2026, il y ait 50 millions pour renouveler la démocratie. Et ça, ce n'est pas acquis.

 

Ce n'est pas forcément perdu non plus. 50 millions, alors qu’on compte par dizaines de milliards de déficits. Alors, il ne faut quand même pas se foutre du peuple.


Propos recueillis par François Bernard, rédacteur en chef de epop.

 

À lire : Essai sur l'Oéconomie, de Pierre Calame, Mayer Charles Leopold Editions


Entretien de Pierre Calame avec François Bernard, dans l'émission Money.



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