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Lecture dans le noir à l'Institut national des jeunes aveugles : une expérience d'écoute inclusive

Dernière mise à jour : il y a 15 heures

Le 18 mars à Paris, l’Institut national des jeunes aveugles (INJA - Louis Braille) organisait une lecture dans le noir du roman Qui-vive de Valérie Zenatti, portée par le comédien Thibault de Montalembert. Une occasion pour les publics malvoyants et voyants de se retrouver autour d’une expérience commune. Retour sur cette initiative avec Stéphane Gaillard, directeur de l’institut.


Entretien réalisé par Laure Peinchina


Stéphane Gaillard, directeur de l’INJA. ANNA QUEHEN POUR LE MOMENT


Pourquoi avoir organisé une lecture dans le noir ?


L’objectif était de pouvoir partager une expérience de lecture commune qui soit accessible à tous, déficients visuels et voyants, et de montrer, dans un moment inclusif, comment on a accès à la culture et à la littérature quand on est aveugle. Pendant une heure, vous êtes comme nous – non-voyants –, plongés dans le noir et concentrés uniquement sur l’offre littéraire, loin des dispersions du monde. J’ai été voyant. Quand on est voyant, on ouvre son bouquin, on allume la radio, une info arrive sur notre smartphone, on discute avec la personne à côté : on est tout le temps dispersé. 


Là, quand on est dans le noir, il n’y a pas d’échappatoire, il n’y a plus que la littérature et la voix de l’auteur. Et selon qu’elle est sympathique, chaude, âpre, cette voix va changer votre appréhension du texte.


Vivre une expérience immersive comme celle-ci, c’est également se donner la possibilité de vivre quelque chose en plus, une dimension que les lecteurs voyants ne connaissent pas forcément. 

Est-ce une manière de revenir aux origines ?


Oui, Louis Braille  l’un des premiers élèves de l’institut et le plus connu ! – a inventé l’écriture braille pour rendre la culture accessible à tous et notamment aux personnes aveugles et malvoyantes. Mais derrière cette initiative, il y a aussi l’idée de retrouver un mode de lecture plus ancien qui consiste à se faire lire un livre – la fonction première des livres d’ailleurs : autrefois, les livres n’étaient pas faits pour être lus par un lecteur en tant que tel. Ils étaient lus par un tiers à des personnes qui ne savaient pas lire.


Assister à une lecture dans le noir est une expérience singulière. Comment est-elle vécue par les voyants ?


Quand on lit soi-même, il y a quelque chose de très synthétique, de très analytique – je ne sais pas bien comment l’exprimer –, comme lorsqu'on lit en braille d’ailleurs, parce qu’on est concentrés sur l’écriture, la calligraphie. Quand on a les yeux fermés et qu’on est dans le noir, d’autres zones du cerveau, plus émotionnelles, s’activent et on ne se souvient pas des mêmes choses. Une collègue, qui vivait sa première lecture dans le noir le 18 mars, disait : « Moi, quand je n’ai pas compris quelque chose, j’ai l’habitude de revenir en arrière. » Là on n’a pas le choix, même si l’esprit a décroché, il faut continuer à avancer. Et donc ça demande une grande concentration. 


D’autres personnes, voyantes et travaillant dans le milieu du handicap visuel, m’ont dit avoir été un peu bouleversées, voire décontenancées d’être privées de leur sens visuel. Moi par exemple, je n’ai jamais pleuré en lisant un livre. Par contre j’ai déjà pleuré au moment de l’écoute et je ne peux pas vous expliquer pourquoi. C’était un roman de Paolo Giordoano, Dévorer le ciel, mais je pense que lorsqu’on écoute, c’est très différent… l’imagination est encore plus sollicitée.


Salle André-Marchal où a eu lieu la lecture du 18 mars. ANNA QUEHEN POUR LE MOMENT


Est-ce que la voix du lecteur influence l’expérience ?


Oui, la voix du lecteur, de l’interprète, donne l’accès à la voix interne du livre. Pour moi, tout livre a une voix interne. Et on peut être surpris ! Par exemple, je n’imagine pas un homme interpréter un livre d’Annie Ernaux. Mais c’est personnel. La première fois que j’ai lu – parce que je dis quand même « lire » –Mémoire de fille d’Annie Ernaux, c’était avec Dominique Raymond. Et effectivement quand j’ai entendu la voix d’Annie Ernaux lors d’une interview, j’ai été étonné, parce que ces deux femmes n’ont pas du tout la même voix, c’est impressionnant. Et c’est vrai que ça teinte l’expérience.


Pourquoi avoir choisi le comédien Thibaut de Montalembert pour la lecture ?


Parce que Thibault de Montalembert est un compagnon du monde de la cécité. Son frère a eu un accident qui l’a rendu aveugle et il est devenu son lecteur attitré. Parmi les personnes aveugles et malvoyantes, c’est une de nos stars. On ne le connait que comme ça et pas du tout pour le rôle qu’il a interprété dans la série Dix pour cent ! Quand je l’écoute, je suis dans Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, de Mathias Enard, c’est extraordinaire !


Le roman Qui-vive de Valérie Zenatti (Éditions de l’Olivier, 2024) raconte l’histoire d’une femme qui perd progressivement le sens du toucher. Qu’est-ce qui vous a décidé à choisir ce texte ?


Le roman de Valérie Zenatti s’inscrivait dans la programmation hors les murs du festival Effractions de la Bibliothèque publique d’information (Bpi). C’est un choix pragmatique. On voulait aussi un texte contemporain. C’est l’ADN du festival. C’est aussi le nôtre à l’Institut national des jeunes aveugles. Avoir une lecture d’un livre paru au mois de janvier, c’était très important pour nous.


Ce n’est pas parce qu’on vit avec une particularité qu’on doit être à la traîne de la société. C’est pour cela qu’on voulait un texte récent.

Quelle est la mission de l’INJA ?


Notre objectif, c’est de préparer les enfants qui viennent chez nous au monde réel. On les forme à s’adapter, à toujours apprendre, parce que le monde va de plus en plus vite. Quand on a un handicap visuel, il faut sans cesse s’adapter aux nouvelles applications, aux nouvelles formes électroniques, numériques. Ce n’est pas la même chose d’être aveugle en 2024 et en 1984, une époque où il n’y avait que le papier comme support braille. 


Aujourd’hui il faut être capable de sonoriser un texte [convertir un texte en format audio, qu’il soit en braille ou en caractères d’imprimerie], de lire sur une plage braille [dispositif de lecture qui affiche en braille le texte issu d’un ordinateur, d’une tablette tactile ou d’un smartphone] pour avoir accès à des informations, de prendre son billet d’avion, de train, son ticket de métro en ligne.


C’est notre mission à l’institut de préparer pédagogiquement, éducativement tous nos jeunes en matière d’autonomie et de les ouvrir sur le monde. 

En quoi cet événement rejoint la mission de l’institut ?


Notre souhait à l’INJA, c’est de faire rentrer le monde pour vivre ensemble, et d’en faire un lieu d’expérimentation pour les jeunes et les moins jeunes. Parce que l’inclusion, c’est cela, c’est vivre ensemble, et ça peut être par le biais de la culture, et surtout par la culture ! Louis Braille lui-même a pris cet axe-là. La pédagogie tout comme le savoir, c’est de la culture, c’est la base de tout. C’est normal qu’à l’institut, on propose ce genre d’événement : cela permet à tout le monde de voir ce que c’est, la vie réelle, parce que d’être aveugle, de lire dans le noir avec ses doigts ou ses oreilles, c’est aussi cela la vie réelle.


Statue de Valentin Haüy, fondateur de l’Institut national des jeunes aveugles dans la cour d’honneur de l’institut. ANNA QUEHEN POUR LE MOMENT


Justement, quels sont les différents modes d’accès à la culture des personnes malvoyantes aujourd’hui ?


Alors si on parle de littérature, les bibliothèques sont une porte d’entrée. Avec l’État, on essaie de monter une plateforme de littérature adaptée. Il y a donc un gros travail réalisé en littérature, mais pas seulement. La culture, c’est aussi les manuels scolaires, la formation professionnelle, l’enseignement supérieur… C’est un travail que nous menons actuellement à l’institut avec Eva Dolowski, coordinatrice de la mission nationale de l’édition adaptée, la Bibliothèque nationale de France et l’État. 


En arts visuels, les musées font des efforts avec les cartels en braille, les textes de salle en braille, ou encore la vocalisation. Il y aussi le fait de pouvoir toucher les œuvres : vous allez en Italie ou en Grèce, il y a une liberté quasi totale pour les toucher. À Rome, au Musée national romain par exemple, on peut tout toucher. Tout ! En France, c’est plus compliqué. Des musées totalement adaptés, je ne crois pas qu’il en existe. Certains ont prévu des parcours spécifiques, comme le Musée d’Aquitaine ou le musée des Beaux-Arts de Bordeaux. Mais il y a encore beaucoup à faire. 


On travaille sur ces questions d’accessibilité avec le directeur de l’Institut national d’histoire de l’art [Éric de Chassey]. Malgré tout, d’autres institutions sont très en avance. L’Opéra-Comique l'est sur l’audiodescription pour les déficients visuels, et c’est super bien ! La Philharmonie, La Colline (Théâtre national) font un gros travail en ce sens… Il y a tout un mouvement qui est en train de se passer. 


C’est une prise de conscience assez récente ?


Oui, cela remonte à une dizaine d’années. Je pense qu’il y a eu de l’autoreprésentation dans le milieu du handicap, on a arrêté d’être représentés par des valides. Les personnes handicapées ont pris leur destin en main. Moi je suis le premier directeur non-voyant – ça fait deux cent quarante ans que l’institut existe ! - L’association Valentin Haüy, qui est la plus grosse association de déficients visuels, a pour la première fois un président aveugle [Sylvain Nivard].


Et d’une certaine manière, le fait qu’on ait « pris le pouvoir » nous rend plus visibles. On est donc plus entendus et les décideurs, les responsables du monde culturel, commencent à comprendre [ces enjeux].

Et puis les technologies nous aident aussi. C’est un gain énorme pour nous, on est tellement plus autonomes maintenant. Mais les personnes avec un handicap restent très peu représentées. Regardez au Gouvernement, au Parlement, dans les mairies, les départements, les régions, combien de personnes sont en situation de handicap ? 


Heureusement la loi de 2005 [pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées] a changé les choses sur la prise en charge du handicap, et on avance beaucoup plus vite depuis. Et avec la directive européenne qui doit entrer en vigueur fin juin 2025 [et qui harmonisera les règles d'accessibilité au sein de l'Union européenne pour près de 87 millions de citoyens européens en situation de handicap], les entreprises devront rendre accessibles tous les biens et services numériques aux personnes handicapées. 


Ça veut dire que les éditeurs – si on parle de culture – seront obligés de rendre 80% de leur production accessible nativement. Après, en France on est extrêmement chanceux : la littérature est adaptée en gros caractère, en braille, en vocal… Mais on peut toujours avoir mieux et je serai toujours le premier à demander plus !


Quel âge ont les jeunes que vous accueillez à l’institut ?


En fait, on commence à prendre en charge les enfants de 0 à 6 ans et leurs familles dès qu’un diagnostic est posé. Et les jeunes peuvent venir chez nous à partir de la grande section de maternelle jusqu’au baccalauréat. Puis on les suit encore pendant trois ans. On a tout un réseau associatif autour de nous qui s’occupe d’eux, que ce soit l’association Valentin Haüy ou l’ApiDV, des associations partenaires avec lesquelles on travaille énormément.


D’autres lectures dans le noir sont-elles prévues avant l’été ?


Non pas avant l’été. Il y a un lien avec le rythme des saisons. Là on arrive à une période où les gens ont envie d’être dehors. Ils n’ont pas envie de s’enfermer. Alors on va attendre que l’obscurité revienne pour accompagner ce mouvement. Et puis pour vous aussi, spectateurs, c’est en soi un mouvement d’entrer dans l’obscurité. Nous allons donc reprendre fin octobre-début novembre, idéalement au rythme d’une lecture par mois. 


Pour vivre dans une société plus équitable et plus égalitaire, il ne faut pas juste se nourrir de vœux pieux, il faut agir. C’est ce qu’on essaie de faire à notre échelle en mettant des choses en place [avec les lectures]. Donc il faut que les gens viennent et qu’ils aient envie d’en parler. Pour que – lorsqu’on vit avec un handicap –, on ne reste pas dans une case. 


Stéphane Gaillard à l’INJA. ANNA QUEHEN POUR LE MOMENT




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