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Les Licoornes veulent faire de la coopération une force de transformation de l’économie

il y a 3 heures
8 min de lecture

de Nicolas Bigards


Avec l’arrivée d’Arcadie, de Villages Vivants, de Politis et de Coop-médias, l’alliance des Licoornes rassemble désormais vingt coopératives. Réunies le 22 septembre 2026 à l’occasion de l’Onde de Coop, elles défendent une économie dans laquelle salariés, citoyens et territoires peuvent peser sur les décisions. Une ambition qui engage aussi l’avenir des médias indépendants et qui, pour devenir une alternative à grande échelle, suppose de changer les règles du jeu.



Illustration d’une discussion entre une jeune personne et une professionnelle de santé autour de la prévention du VIH, des IST et de la lutte contre la désinformation.
« Faisons collectif face aux violences du capitalisme » : le mot d’ordre de l’Onde de Coop 2026, où les Licoornes défendent la coopération comme levier de transformation écologique, sociale et démocratique de l’économie.


Que rapproche une entreprise d’épices biologiques, une foncière rurale, un hebdomadaire engagé et une coopérative de soutien aux médias indépendants ? Des activités très différentes, mais une même question : qui décide de ce que produit une entreprise, de l’usage de ses bénéfices et des besoins auxquels elle répond ? En accueillant Arcadie, Villages Vivants, Politis et Coop-médias, les Licoornes donnent de nouvelles illustrations à leur projet de transformation de l’économie.


L’annonce intervient le 21 septembre, lors de la sixième édition de l’Onde de Coop, organisée à l’Académie du climat, à Paris, autour des réponses collectives aux violences du capitalisme. Créée en 2021, l’alliance réunit des entreprises présentes dans l’alimentation, l’énergie, la banque, les transports, le numérique ou la culture. Avec ses nouveaux membres, elle revendique 9 000 salariés, 450 000 sociétaires et 2,1 milliards d’euros de chiffre d’affaires cumulé. Des chiffres qui doivent, aux yeux de ses responsables, rendre visible la réalité économique d’un modèle encore trop souvent considéré comme périphérique.


Le nom même des Licoornes porte cette discussion. Aux « licornes » de la start-up nation, célébrées pour leur valorisation financière, l’alliance oppose un autre critère de réussite : l’utilité de l’activité, la façon dont elle s’inscrit dans les limites écologiques et la possibilité, pour celles et ceux qu’elle concerne, de participer à ses orientations. Les deux « o » rappellent la coopération. Reste à lui donner suffisamment de poids pour qu’elle compte dans les choix économiques collectifs.


Des locaux pour refaire vivre les villages


Avec Villages Vivants, cette ambition prend la forme très concrète d’une boutique qui rouvre. La disparition d’un commerce rural ne prive pas seulement les habitants d’un service, elle emporte aussi un lieu où se croiser, discuter, maintenir des habitudes et des relations. À l’inverse, des collectifs souhaitent créer des épiceries, des cafés, des boulangeries ou des lieux mêlant plusieurs activités, mais se heurtent à un obstacle décisif : trouver et financer les murs.

La coopérative immobilière achète et rénove des locaux, puis les loue à des porteurs de projets de l’économie sociale et solidaire. Le recours à l’investissement citoyen permet de réunir des moyens autour de ces installations. Dans sa présentation, Villages Vivants insiste sur le besoin de soustraire l’immobilier aux seules logiques spéculatives et de remettre l’usage des bâtiments au centre des décisions.


À l’ouverture de sa campagne de financement de septembre, la structure annonçait 35 lieux ouverts grâce à plus de 1 000 investisseurs, citoyens, entreprises et collectivités. Elle cherche désormais à réunir 1,7 million d’euros supplémentaires. Derrière ces opérations immobilières se dessine aussi une autre représentation des campagnes : des territoires où des initiatives collectives inventent des services et des espaces de rencontre, et qui ont besoin de moyens pour les faire durer.


Arcadie inscrit la coopération dans son organisation


Autre nouvelle venue, Arcadie transforme et commercialise des épices et des plantes biologiques, notamment sous les marques Cook et L’Herbier de France. Présentée par sa directrice générale Laurence Tissier, l’entreprise illustre un parcours différent : celui d’une activité installée qui fait évoluer son organisation et ses statuts pour consolider son projet.


Depuis le 1er janvier 2026, Arcadie est une société coopérative d’intérêt collectif, une Scic. Ce statut permet d’associer à son capital des parties prenantes comme les salariés, les producteurs ou les clients. L’entreprise explique vouloir dissocier le pouvoir de décision du seul montant d’argent investi et consacrer la majorité de ses bénéfices à des réserves qui ne pourront pas être distribuées.


Cette évolution prolonge un travail engagé depuis 2017 autour de l’holacratie, un mode d’organisation qui clarifie les rôles et développe l’autonomie dans les décisions. Arcadie précise que la hiérarchie demeure, tout en cherchant à mieux répartir les responsabilités. La coopération se joue donc aussi dans le travail quotidien : qui peut prendre une initiative, sur quel sujet, avec quelle consultation des collègues ?


Faire de l’information un bien commun


L’entrée simultanée de Politis et de Coop-médias donne une place accrue à l’information au sein de l’alliance. La question de la propriété, centrale dans le projet coopératif, prend ici une portée directement démocratique : de qui dépendent les moyens de produire et de diffuser une information indépendante ?

Pour Politis, Romain Tord, directeur de la stratégie et du développement, rappelle l’attachement du journal aux aventures collectives. L’hebdomadaire a adopté le statut de Scic en septembre 2024. Cette transformation visait à la fois à renforcer ses moyens financiers et à ouvrir sa gouvernance aux salariés, aux lecteurs, aux partenaires et aux financeurs. Elle inscrit dans l’organisation du journal une volonté de gestion collective de l’outil de production de l’information.


Durant la conférence de presse, Romain Tord souligne l’intérêt de rejoindre un ensemble d’entreprises engagées. Face à la puissance financière qui structure le paysage médiatique et aux bouleversements liés à l’intelligence artificielle, l’isolement fragilise les projets qui défendent d’autres façons d’informer. Leur capacité à se soutenir et à construire des outils communs devient une condition de leur développement.


Coop-médias, représentée par Robin Saxod, intervient précisément sur ces conditions matérielles. La coopérative réunit citoyens, médias indépendants et acteurs de l’économie sociale et solidaire. Robin Saxod présente trois dimensions complémentaires de l'action de Coop-médias : le financement, la diffusion et la sensibilisation. Il s’agit de mobiliser de l’épargne pour soutenir les médias, de les aider à rencontrer de nouveaux publics et de faire comprendre pourquoi leur indépendance concerne l’ensemble de la société.


Un portail de la presse indépendante et un projet de vente d’abonnements font notamment partie des outils évoqués. L’enjeu dépasse la visibilité de chaque titre pris séparément. Des médias peuvent conserver leurs singularités éditoriales tout en partageant des moyens de diffusion et en construisant une relation plus directe avec leurs publics. La coopération cherche ici à donner une assise économique à l’idée d’une information d’intérêt général.


La démocratie se joue aussi dans les entreprises


Au-delà de ces quatre arrivées, les Licoornes présentent sept pistes destinées à inspirer d’autres entreprises. Adrien Montagut-Romans, co-président de l’alliance et cofondateur de Commown, en expose le fil conducteur : sobriété, partage de la valeur, association des parties prenantes, achats auprès d’acteurs engagés, transformation des modèles économiques, statut coopératif et plaidoyer d’intérêt général.


La première piste touche à ce que l’entreprise encourage chez ses clients. Une offre peut-elle les aider à réduire leur consommation plutôt que les pousser à l’augmenter ? TeleCoop, qui accompagne la maîtrise des usages numériques, est cité en exemple. Pour l’alliance, améliorer les produits ne suffit pas si les volumes consommés annulent ensuite les gains environnementaux.


Le partage de la valeur engage, lui, les écarts de rémunération et la destination des excédents. Les Licoornes proposent notamment de réserver au moins la moitié de ces derniers à la pérennité de l’activité, dans des réserves impartageables. Derrière le terme technique se trouve un choix de long terme : conserver des ressources pour l’entreprise et son projet, plutôt que permettre leur distribution aux associés.


La répartition du pouvoir constitue un autre point central. « On ne peut pas considérer que le pouvoir démocratique s’arrête à la porte des entreprises », affirme Adrien Montagut-Romans. L’alliance défend une participation accrue des salariés aux instances de gouvernance, une place pour les clients et un ancrage territorial des décisions. Les exemples d’Enercoop et de Citiz illustrent cette recherche de proximité entre les services proposés et leurs bénéficiaires.


Ces orientations concernent aussi les achats d’une entreprise, son approvisionnement en énergie, ses déplacements ou son équipement informatique. Elles invitent enfin à mesurer la réussite autrement que par les seuls indicateurs financiers. Chez Commown, l’analyse du cycle de vie des appareils doit ainsi aider à orienter l’activité vers une moindre consommation de ressources. La question posée est celle de la cohérence entre le service rendu, les revenus qu’il procure et les effets matériels de sa production.


Les bonnes volontés ne changeront pas seules les règles


Invitée à apporter un regard économique, Jézabel Couppey-Soubeyran, maîtresse de conférences à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, replace ces expériences dans une histoire plus large. Elle revient sur la doctrine qui assigne à l’entreprise la maximisation du profit et sur la place que cette conception a prise dans l’organisation économique. Face à elle, les coopératives témoignent de la possibilité de poursuivre d’autres finalités.


« Il y a une autre économie possible », souligne-t-elle. La Nef, qui finance des projets à vocation écologique, sociale ou culturelle, lui sert d’exemple pour montrer que cette autre économie dispose déjà d’acteurs et de pratiques. Leur alliance permet de renforcer des initiatives qui, isolément, restent minoritaires.

Pourtant Jézabel Couppey-Soubeyran introduit une exigence décisive : leur bonne volonté ne suffira pas. Il faut des politiques publiques capables de soutenir leur développement et de transformer l’environnement dans lequel elles agissent. Elle appelle à préserver les cadres européens de durabilité et à mettre les politiques monétaires et financières au service de la transition écologique.


Elle propose notamment de différencier le coût auquel les banques se refinancent auprès de la banque centrale selon les activités qu’elles financent. Favoriser les financements compatibles avec la transition et pénaliser ceux qui l’entravent permettrait, selon elle, de commencer à réorienter les choix bancaires. Elle défend également une action sur la distribution des profits et le partage de la gouvernance. Autrement dit, les pratiques expérimentées par les coopératives doivent pouvoir trouver un prolongement dans des règles communes.


Cette intervention rejoint la septième piste présentée par les Licoornes : s’engager dans un plaidoyer d’intérêt général. Les entreprises de l’alliance veulent intervenir dans le débat public sur la protection du vivant et des biens communs. Leur projet suppose de peser sur la fabrication des normes, au-delà des changements qu’elles peuvent réaliser dans leur propre activité.


Une alliance qui grandit dans une économie difficile


Les questions posées par les journalistes présents à cette conférence de presse ramènent cependant les annonces à une réalité immédiate : comment vont ces entreprises ? Les réponses décrivent des situations contrastées selon les secteurs. Les responsables mettent en avant le développement de certaines structures, tout en reconnaissant les difficultés liées à la conjoncture, aux évolutions réglementaires et au recul de financements publics.


Maud Sarda, co-présidente des Licoornes et directrice de Label Emmaüs, évoque ainsi les tensions que subissent les activités d’inclusion, de formation et d’insertion. Pour les structures dont le modèle combine revenus commerciaux et soutien public à des missions sociales, la diminution des subventions touche directement les possibilités d’agir.


La progression du chiffre d’affaires cumulé de l’alliance ne permet donc pas, à elle seule, de conclure à une amélioration uniforme de la situation de ses membres. Elle traduit à la fois l’arrivée de nouvelles entreprises et le développement de certaines activités. La coopération prend aussi son sens dans cette vulnérabilité : se rapprocher doit permettre de s’entraider et de consolider les projets.


Rendre le choix coopératif visible avant 2027


À l’approche de l’élection présidentielle, les Licoornes souhaitent faire davantage entendre le sujet coopératif. Elles évoquent leur travail avec les organisations historiques du mouvement, notamment Coop FR et la Confédération générale des Scop et des Scic. Aux échanges avec les institutions doit répondre un effort de connaissance et de reconnaissance auprès du grand public.


Cette visibilité engage davantage qu’une meilleure notoriété des entreprises membres. Elle doit permettre de comprendre ce que change la propriété collective d’un journal, d’une banque, d’un commerce ou d’un service de mobilité. Avec leurs quatre nouveaux membres, les Licoornes multiplient les occasions de rendre cette question concrète : les besoins auxquels répond l’économie et les personnes qui en décident peuvent eux aussi faire l’objet d’un choix démocratique.

 




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