top of page

Politis ouvre sa rédaction à la société civile : pari démocratique ou ligne de crête ?


de François Bernard


Dans un paysage médiatique dominé par la concentration des grands groupes et la dépendance économique, Politis tente une autre voie. Le journal,  titre phare de la presse indépendante, fondé en 1988, a choisi de se transformer en société coopérative d’intérêt collectif. Un changement de statut qui n’est pas seulement juridique ou financier : il engage une nouvelle manière de penser le lien entre un média, ses lecteurs, ses salariés et les acteurs de la société civile.


Invité de l’émission Money au micro de François Bernard, Romain Tord, directeur de la stratégie et du développement de Politis, est revenu sur cette transformation. Avec une question centrale : comment un média indépendant peut-il associer davantage celles et ceux qui le soutiennent, sans affaiblir son indépendance éditoriale ?


Romain Tord, directeur de la stratégie et du développement de Politis
Romain Tord, directeur de la stratégie et du développement de Politis


Un journal structurellement fragile, mais toujours debout


Politis appartient à cette catégorie de médias qui vivent depuis longtemps sur une ligne de crête. Pas assez riches pour être confortables, trop nécessaires pour disparaître. Romain Tord ne le cache pas : le journal connaît une fragilité économique récurrente. « Le journal est en déficit structurel. On est un média qui perd de l’argent à la fin de l’année, chaque année, consciencieusement depuis des années et des années », explique-t-il.


Cette situation n’a pourtant pas empêché le journal d’avancer. Au contraire, Politis semble avoir appris à travailler dans ce déséquilibre permanent, en s’appuyant régulièrement sur ses lecteurs et lectrices. « On appelle à la générosité des lecteurs et lectrices tous les cinq ans en moyenne, qui sont toujours au rendez-vous », poursuit Romain Tord.


Mais la dernière alerte financière a ouvert une réflexion plus profonde. Plutôt que de lancer une nouvelle campagne de dons pour “sauver” une fois encore le journal, Politis a choisi de transformer son modèle. L’enjeu n’était plus seulement de combler un trou de trésorerie, mais de changer la structure même de la propriété du média.


De l’appel aux dons au modèle coopératif


Le choix de la SCIC, société coopérative d’intérêt collectif, permet à Politis de faire entrer dans sa gouvernance plusieurs catégories de sociétaires : les salariés, les lecteurs et lectrices, les financeurs, mais aussi des partenaires issus du monde associatif, culturel, intellectuel ou de l’économie sociale et solidaire.


Pour Romain Tord, cette transformation prolonge une histoire déjà ancienne : Politis était déjà largement détenu par ses lecteurs et lectrices à travers leur association. « On était de fait une quasi-coopérative puisqu’on était détenus de fait par nos lecteurs et lectrices regroupés au sein de l’association », rappelle-t-il.


La transformation en SCIC permet d’aller plus loin, tout en posant des règles claires. Dans ce modèle, le pouvoir ne dépend pas du capital investi. Une personne égale une voix. « Qu’elle prenne une part sociale à 50 euros ou qu’elle en prenne 1000 pour 50 000 euros, ces deux personnes auront exactement le même pouvoir en Assemblée générale, c’est-à-dire une voix », précise Romain Tord.


Dans un contexte de concentration médiatique, cette règle n’est pas anodine. Elle dessine une autre réponse à la question de la propriété des médias. Là où certains titres dépendent d’un propriétaire puissant, Politis cherche à organiser une propriété dispersée, collective, juridiquement encadrée.


« Cette protection juridique, elle est une machine géniale pour un média puisqu’elle protège totalement les journalistes de toute influence », affirme Romain Tord.


La société civile entre dans la coopérative


La nouveauté la plus intéressante tient peut-être à l’entrée des partenaires dans le sociétariat. Politis compte aujourd’hui une trentaine de structures dans ce collège : associations, ONG, institutions culturelles, think tanks, éditeurs, acteurs de l’éducation populaire, structures de l’ESS.


Cette ouverture n’allait pas de soi. Elle a d’abord suscité des inquiétudes internes, en particulier du côté de la rédaction. Romain Tord le reconnaît : « Il y avait beaucoup de journalistes qui craignaient légitimement pour leur indépendance, pour leur autonomie de travail. Est-ce que je vais pouvoir écrire ce que je veux ? »


La crainte est compréhensible. Dans un média, la propriété n’est jamais une question neutre. Qui finance ? Qui possède ? Qui soutient ? Et jusqu’où ce soutien peut-il influer sur la ligne éditoriale ?


Politis répond par une distinction forte : les sociétaires participent à l’avenir du journal, mais ils ne dirigent pas la rédaction. Ils peuvent contribuer, alerter, proposer, nourrir le débat. Ils ne décident pas des enquêtes, des angles, des choix éditoriaux finaux.


« Être sociétaire de Politis, c’est soutenir Politis, c’est connaître le journal de l’intérieur, c’est être associé à beaucoup de décisions. […] Mais ce pouvoir ne s’étend pas à la rédaction », insiste Romain Tord.


Des conférences de rédaction ouvertes


À partir de la rentrée, Politis veut franchir une étape supplémentaire : organiser des conférences de rédaction ouvertes à ses sociétaires partenaires. L’idée est simple, mais délicate : réunir régulièrement des acteurs de la société civile pour identifier les sujets qui montent, les mobilisations invisibles, les luttes dispersées, les signaux faibles que les grands médias ne voient pas ou ne traitent pas.


« La trentaine d’institutions membres de Politis seront invitées chaque mois à cette conférence de rédaction », explique Romain Tord. Ces rencontres ne seraient pas réservées aux seuls sociétaires : elles pourraient aussi s’ouvrir ponctuellement à d’autres associations, ONG ou institutions culturelles.


L’objectif affiché est de créer une nouvelle rubrique consacrée à la société civile, à ses idées, ses alternatives, ses engagements et ses luttes. Une manière, pour Politis, de renforcer son rôle de média engagé dans un moment politique particulièrement tendu.


Romain Tord résume ainsi l’ambition : « On veut faire de nos sociétaires les ambassadeurs de la société civile pour nourrir une grande nouvelle rubrique à partir de la rentrée. »


Information ou communication ?


C’est ici que le pari devient passionnant. Car ouvrir une conférence de rédaction à des associations ou des partenaires, c’est aussi prendre un risque : celui de transformer un espace journalistique en guichet à visibilité. Beaucoup d’organisations confondent encore information et communication. Elles peuvent être tentées de venir “placer” leur événement, leur campagne, leur communiqué, leur cause.


Romain Tord pose clairement la limite. « Les pages société civile dont on veut nourrir Politis à partir de septembre, ce n’est pas de la pub, ce n’est pas du publi-rédactionnel, et ce n’est pas les copains-copines qui communiquent entre eux pour faire passer leur petit message perso. »


Cette phrase dit l’essentiel de la ligne de crête. La société civile peut nourrir le journalisme. Elle peut faire remonter des réalités de terrain, des alertes, des combats ignorés. Mais elle ne peut pas se substituer au travail journalistique.


Le dispositif repose donc sur une séparation nette des rôles. Les partenaires participent à l’identification des sujets. Ensuite, les journalistes reprennent la main : enquête, vérification, hiérarchisation, contradiction, écriture.


« À la fin de cette conférence, on a la liste des sujets et après, terminé, les sociétaires disparaissent et là on revient au travail journalistique et éditorial », précise Romain Tord. « Dans le travail journalistique et éditorial, les sociétaires restent à leur place. »


Un média plus poreux, mais pas moins indépendant


L’expérience que veut mener Politis dit quelque chose d’un moment plus large. Longtemps, l’indépendance journalistique a été pensée comme une forme de séparation : tenir à distance les pouvoirs politiques, économiques, militants, associatifs. Cette exigence reste indispensable. Mais dans un paysage médiatique bouleversé, elle ne suffit plus toujours.


Face à la concentration des médias, à la montée de l’extrême droite, à la fatigue démocratique et à l’invisibilisation de nombreuses initiatives citoyennes, certains médias indépendants cherchent à inventer de nouvelles alliances. Non pour renoncer à leur autonomie, mais pour retrouver de la force, du terrain, du lien.


Politis semble faire ce pari : être plus ouvert sans être captif ; être plus collectif sans diluer la responsabilité journalistique ; être plus proche de la société civile sans devenir son service communication.


Romain Tord ne prétend pas détenir une formule magique. Il parle au contraire d’une expérience. « Cette conférence de rédaction, ce ne sera pas un miracle ambulant. C’est une instance humaine avec les défauts des gens autour de la table. »


C’est peut-être précisément ce qui rend l’expérience intéressante. Elle ne promet pas un modèle parfait. Elle assume le tâtonnement. Elle met à l’épreuve une intuition démocratique : pour que les médias indépendants pèsent davantage, ils ne peuvent plus rester seuls.


Transformer les colères dispersées en puissance collective


Derrière le modèle économique, il y a donc un enjeu politique. Politis ne cherche pas seulement à consolider ses finances. Le journal veut aussi contribuer à relier des forces dispersées : associations, mouvements citoyens, lieux culturels, acteurs de l’éducation populaire, lecteurs engagés.


Cette ambition prend une résonance particulière à l’approche de 2027. Dans l’entretien, Romain Tord souligne que l’urgence économique n’est pas la seule urgence. Pour Politis, l’enjeu est aussi de faire face à une situation politique jugée dangereuse, dans laquelle les médias indépendants et la société civile ont des choses à construire ensemble.


La question reste ouverte : cette alliance permettra-t-elle réellement de renforcer le journalisme, ou créera-t-elle de nouvelles tensions entre information, engagement et communication ? Tout dépendra de la capacité de Politis à tenir sa ligne : écouter sans obéir, coopérer sans se dissoudre, ouvrir la porte sans céder la clé de la rédaction.


C’est peut-être là que se joue une partie de l’avenir de la presse indépendante. Non pas seulement dans sa capacité à survivre, mais dans sa capacité à devenir un commun démocratique : un espace où se croisent des lecteurs, des journalistes, des associations, des idées, des colères et des propositions — sans que le journalisme perde ce qui fait sa force : l’enquête, la contradiction et la liberté de choisir ses sujets.

 


Soutenez un journalisme libre : chaque don, même modeste, nous aide à continuer : faites un don à Le Moment.


Commentaires


bottom of page