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Mobilisation lycéenne : être consulté ne suffit plus

il y a 15 minutes
9 min de lecture

Un entretien mené par Nadia Ettayeb - Aligre FM


Derrière la mobilisation lycéenne se pose une question de pouvoir : que devient la parole des jeunes une fois qu’elle a été recueillie ? Dans À voix libre, sur Aligre FM, animée par Nadia Ettayeb, les représentants du Réseau national des Juniors Associations et d’Animafac décrivent des espaces de participation inégaux, parfois sans effet, et défendent une citoyenneté qui s’exerce dès maintenant.



Claire Thoury s’exprime au micro lors de la rentrée politique du Mouvement associatif, à l’occasion de son départ de la présidence.
 Écouter la colère des lycéens et des étudiants, un enjeu démocratique majeur


« Ce sont des situations qui ne sont pas nouvelles. » Amine Tilikete, délégué général du Réseau national des Juniors Associations (RNJA), connaît les revendications qui s’expriment dans les mobilisations lycéennes. Les conditions d’enseignement, le stress de Parcoursup, le rythme scolaire : les sujets sont déjà sur la table. « C’est l’absence de réponse qui met les jeunes en colère », insiste-t-il. Et les espaces censés permettre de se faire entendre n’ont pas rempli leur rôle : « On a des institutions qui ne les écoutent pas et qui du coup bloquent des formes apaisées, entre guillemets, de revendications. »


Reçus par Nadia Ettayeb dans l'émission À voix libre, sur Aligre FM, Amine Tilikete, Sidonie Lefebvre, étudiante en design et représentante du RNJA, et Joséphine Delpeyrat, déléguée générale d’Animafac et administratrice du Mouvement associatif, parlent depuis des réseaux où les jeunes s’organisent et portent des projets. De là, leur colère a une histoire.


Joséphine Delpeyrat rapporte ainsi ce qu’elle a entendu dans son réseau au retour d’un été marqué par les incendies et les canicules. À ceux qui évoquaient une prise de conscience climatique, des jeunes répondaient : « Nous, en fait, on n’a pas eu de prise de conscience, nos grands-parents peut-être. Par contre, nous, on est très très en colère, parce que ça fait des années qu’on alerte, ça fait des années qu’on essaie de se faire entendre sur la question et de s’organiser, de se mobiliser, personne nous répond, et là tout a cramé. »


Pour Sidonie Lefebvre, les mobilisations ont quelque chose de rassurant : « Je pense que ça met une vraie action sur un ressenti qui est de longue date. » Encore faut-il accepter de regarder ce que les jeunes expriment, au-delà des discours qui les présentent comme manipulés ou incapables de formuler leurs propres revendications.


Une démocratie scolaire au bon vouloir des établissements


Sidonie Lefebvre s’est engagée au lycée dans les instances qui lui étaient proposées, notamment le conseil de la vie lycéenne (CVL) et la maison des lycéens. Elle en voit l’intérêt : pouvoir parler pour soi dans un établissement où les élèves ont peu de prise sur les décisions. Mais elle décrit aussi la place qui leur est effectivement laissée : « On est vu dans ces instances plutôt comme observateurs. » La participation devient « un exercice démocratique », « quelque chose de pédagogique », avec cet effet paradoxal : « En amenant ça comme un enseignement, on nous empêche de faire nos réelles revendications. »


Dans son établissement, raconte-t-elle, ce que le CVL portait à l’ordre du jour se trouvait « complètement bafoué ou en tout cas dissous dans trois heures de CA ». Le format du conseil d’administration s’adaptait peu à leur prise de parole. « Notre prise de parole était très très très très limitée. »


Amine Tilikete souligne les écarts d’un lycée à l’autre. Selon les équipes éducatives, les CVL peuvent être « de vrais espaces de débat, construction de vie démocratique au sein du lycée » ou « de simples finalement coquilles vides ». Les jeunes échangent, notamment sur les réseaux sociaux, et constatent ces différences, parfois entre établissements d’une même ville. « Il n’y a pas les mêmes conditions d’apprentissage et il n’y a pas les mêmes conditions d’exercice démocratique dans les établissements scolaires », relève-t-il.


Sidonie précise ce que cela signifie au quotidien pour des équipes déjà surchargées : « Un CVL fonctionnel, pour moi, c’est vraiment une personne du corps éducatif qui va se donner cette charge en plus. » Elle poursuit : « Il faut tomber sur la bonne personne, quoi. C’est vraiment une chance et une exception presque. » L’exercice d’un droit dépend alors de la disponibilité d’un adulte qui accepte de le faire vivre.


« Reconsulter, reconsulter, reconsulter »


Dans ce contexte, l’annonce d’une demi-journée de démocratie interne dans les lycées suscite davantage de réserves que d’enthousiasme. Amine Tilikete met en cause la répétition de consultations dont les suites restent incertaines : « À chaque fois, on revient en leur demandant leur avis mais on n’écoute pas leur avis. »

Il insiste sur une exigence de redevabilité : « Quand on consulte des personnes, on leur explique pourquoi on les consulte et on leur explique ce qu’on va faire de leur avis et de leur opinion. » Or, poursuit-il, « on n’en fait rien derrière, ou alors si on en fait quelque chose, on est très mauvais à communiquer sur ce qui avance ». Redemander aux lycéens de donner leur avis, alors qu’ils ont formulé des revendications, suppose au moins d’expliquer à quoi servira ce nouveau temps.


Le problème n’est pas, pour lui, la durée seule. Une demi-journée peut être utile si les équipes ont le temps de la préparer et si elle s’articule avec les espaces existants. Son inquiétude porte sur le risque de propulser une nouvelle fois les élèves dans une consultation qui n’aboutirait à rien.


Sidonie Lefebvre exprime plus directement sa lassitude : « Moi, j’ai du mal avec le truc de toujours reconsulter, reconsulter, reconsulter alors que j’ai l’impression que ça a été […] très clair en fait. » Elle y voit aussi une charge supplémentaire imposée aux enseignants qui soutiennent les revendications des élèves et disent eux-mêmes leur épuisement. Quant aux réponses numériques, elles finissent par se ressembler : « J’ai l’impression que dès qu’on croise une personne du ministère de l’Éducation, etc., en fait en face de nous on a une plateforme. »


Joséphine Delpeyrat souligne une autre contradiction : dans les établissements où élèves et enseignants cherchent à agir ensemble, la mesure les remet face à face, en chargeant les directions et les personnels d’organiser un échange « avec zéro outil et demain matin ». Les élus lycéens, eux, n’y trouvent pas davantage leur place. Son jugement est sans détour : « C’est un déni de démocratie existante. »


« On nous dit qu’on va nous écouter mais en fait on nous effraie »


Cette difficulté à peser sur les décisions se double, pour les invité·es, de la violence de la réponse apportée aux manifestations. Sidonie Lefebvre parle d’« une dissuasion énorme à l’engagement ». Elle décrit la contradiction telle qu’elle la ressent : « On nous dit qu’on va nous écouter mais en fait on nous effraie. »

« Alors qu’il y a déjà un stress énorme sur les jeunesses pour leur avenir, pour tout ce qui se passe géopolitiquement autour de nous, en fait on se dit que c’est la pire manière d’avancer dans notre citoyenneté […]. Dès qu’on va en venir à sortir dans la rue pour exprimer nos revendications, en fait on est face à un mur extrêmement violent. »


Joséphine Delpeyrat défend la légitimité de la désobéissance civile lorsque les autres espaces ne sont pas effectifs, tout en rappelant que manifester est un droit. « C’est pas ce qu’on propose en premier lieu évidemment en termes d’action à nos étudiants », précise-t-elle, mais « c’est un mode d’action, c’est un mode de faire et il est légitime aujourd’hui ».


Sur le maintien de l’ordre, elle formule une accusation particulièrement sévère : « On a un laboratoire qui se met en place pour voir jusqu’où on peut aller en termes de maintien de l’ordre et on utilise des enfants. » Elle désigne plus particulièrement « les enfants des quartiers populaires en premier lieu ». À ses yeux, la mobilisation est devenue nécessaire pour que les revendications soient enfin prises au sérieux. Elle relève que des chantiers gouvernementaux s’ouvrent, tout en précisant : « On dit pas qu’ils sont satisfaisants et aboutis. »


« On n’est pas maçon »


La question démocratique prend aussi une forme très matérielle. Lorsque Nadia Ettayeb évoque des images de plafonds effondrés et de murs gorgés d’eau comme des situations extrêmes, Sidonie Lefebvre rectifie : « Pour moi, ce n’est pas exceptionnelle. » Elle a été lycéenne à Roubaix. Sa mère enseigne les mathématiques dans un collège : « Sa salle est remplie de moisissures et donc elle tousse depuis six mois. » Dans un autre lycée, son frère devait garder un manteau de pluie en cours, raconte-t-elle.


« Pour moi, en fait, cette dégradation elle n’est pas si exceptionnelle que ça et en fait elle ne fait que durer et s’empirer. » Elle rapporte la remarque de sa grand-mère, qui lui opposait la nécessité pour les élèves de prendre soin de leur matériel. Mais l’état des bâtiments dépasse les détériorations de tables dont on leur fait le reproche : « Là, on parle de choses qui sont énormes mais on n’est pas maçon. »


Joséphine Delpeyrat prolonge le constat du côté des universités et des logements étudiants. Elle rappelle les lycées franciliens qu’elle visitait déjà cinq ans auparavant, où les élèves avaient les pieds dans l’eau. À l’insalubrité s’ajoute l’adaptation à la chaleur : des locaux deviennent physiquement impossibles à occuper. Pour elle, ces situations renvoient à des choix de financement et à des responsabilités que les institutions se renvoient, alors que des étudiants proposent déjà des solutions à construire avec les conseils des universités.


Ces inégalités se retrouvent au moment de l’orientation. Sidonie Lefebvre garde de Parcoursup le souvenir d’une pression telle que le nom de la plateforme devient difficile à entendre. Joséphine Delpeyrat, qui a accompagné sa petite sœur, insiste sur l’importance de l’aide familiale et sur ce qui est demandé à un jeune laissé seul devant ses choix : « Sur Parcoursup, il faut pas rêver, il faut être pragmatique, il faut penser en termes de chiffres, de ses capacités et pas seulement de ses capacités mais de : est-ce que j’ai des notes à mettre en face de certaines compétences ? » Elle ajoute : « Quand on n’a pas de prof d’anglais pendant des mois, en fait, qu’est-ce qu’on va aller faire valoir sur cette fameuse plateforme ? »


Réformer les algorithmes ne règle pas, selon elle, le manque de places et d’enseignants : « On aura beau réformer le système et les algorithmes pour les rendre moins inégalitaires, s’il n’y a pas assez de place et s’il n’y a pas assez d’enseignants pour accueillir les élèves, en fait le problème restera le même. » Elle défend une suppression du système en l’état, accompagnée de moyens humains et matériels. Le RNJA, précise Amine Tilikete, n’a pas de position arrêtée sur une suppression ou une évolution. En revanche, travailler avec les lycéens sur ce qu’ils souhaitent concrètement pour le passage aux études supérieures lui semblerait une consultation utile.


Reconnaître l’engagement, sans exiger toujours davantage


La valorisation des parcours associatifs fait apparaître une nuance entre les deux réseaux. Joséphine Delpeyrat souligne le décalage entre la reconnaissance affichée et les possibilités réelles de s’engager : « On va vous donner un demi-point de plus si vous avez un parcours associatif mais en fait à côté de ça on va vous interdire systématiquement de rater un cours ou alors vous discriminer parce que vous avez cet engagement-là. » Elle s’inquiète aussi d’un engagement entrepris « pour gagner des points ».


Amine Tilikete déplace la question vers le besoin de reconnaissance des jeunes. « La plupart s’engagent et ne sont pas reconnus par les adultes comme étant des jeunes engagés. » Leurs actions restent renvoyées à de « super petits projets dans votre coin de petits jeunes ». Que cet engagement puisse être reconnu au passage vers les études supérieures lui paraît donc important : les compétences acquises existent.


Tous deux soulignent cependant les inégalités qui traversent ces parcours. Certains lycéens travaillent déjà pour contribuer aux ressources familiales. Le temps disponible pour une association n’est pas le même pour chacun. Joséphine Delpeyrat précise alors ce qu’elle vise : « Le cumul attendu. » Avoir des activités sportives et culturelles, y ajouter un engagement, tout en réussissant scolairement : « Quand on n’a ni les moyens matériels ni la capacité de temps à faire tout ça, mais ça devient une charge supplémentaire, une pression supplémentaire plutôt qu’un atout dans notre parcours. »


Donner des outils et laisser une place


Les associations défendent, elles aussi, des formes d’action concrètes. Joséphine Delpeyrat décrit Animafac comme une association « politique par essence » et apartisane. Lors de son université de rentrée, le réseau a consacré une journée à élaborer dix propositions avec un peu plus de 150 jeunes venus de toute la France. Le lendemain, un atelier de peinture de pancartes préparait les cortèges. Pour elle, le rôle du réseau est « d’aider à structurer des revendications, à les faire entendre », en donnant une place à des jeunes qui ne se reconnaissent pas nécessairement dans les syndicats ou les partis. Et cet accompagnement va aussi « vers le chemin du vote ».


Au RNJA, Amine Tilikete part de cette idée : « La colère, ça reste une énergie motrice. » L’accompagnement doit permettre qu’elle se transforme en actions et en projets d’intérêt général. Cela suppose une certaine place pour les adultes : « On part du principe qu’on n’a pas à expliquer aux jeunes comment ils doivent faire les choses et comment elles doivent faire les choses. » Leur rôle consiste à donner les outils concrets qui permettront aux jeunes de se mettre en projet.


Sidonie Lefebvre ramène alors la discussion à ce qui devrait en être le point de départ : « Je voudrais rappeler que les jeunes et les enfants, même avant leur majorité, c’est déjà des citoyens, qu’on a tendance à dire que c’est les citoyens de demain, que c’est l’avenir, etc. Ils sont déjà là, ils ont déjà leurs revendications, ils ont déjà leur vécu et pourquoi attendre ? »


À partir de l’émission À voix libre, animée par Nadia Ettayeb sur Aligre FM. Écouter l’émission : « Écouter la colère des lycéens et des étudiants, un enjeu démocratique majeur.»


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