Culture : les réseaux associatifs prennent l’initiative
de Nicolas Bigards
Réunies le 5 octobre sur la péniche du Petit Bain, à Paris, l’UFISC et la Mobilisation et Coopération Art & Culture ont présenté les premiers résultats d’une enquête nationale sur les difficultés économiques et le pouvoir d’agir des structures culturelles. Derrière les subventions perdues et les emplois menacés, une autre dégradation apparaît : celle de la liberté de programmer, de prendre position et de mener son projet. Les échanges avec les responsables de réseaux et l’élue montreuilloise Alexie Lorca ont donné corps à cette double alerte.

Au Petit Bain, ce soir-là, le sol bouge sous les pieds des intervenants. Laetitia Lafforgue, comédienne, coprésidente de l’UFISC et membre du conseil d’administration de la Fédération nationale des arts de la rue, en fait presque une indication de mise en scène : « Ça tangue, ça tangue fort. » La sensation convient assez bien à ce que la conférence de presse vient de décrire du monde artistique et culturel. Des équipes qui tiennent encore, des lieux qui accueillent, des œuvres qui circulent mais des moyens qui s’amenuisent et une inquiétude qui déborde désormais la seule question de savoir comment boucler l’année.
Pourtant, « nous ne sommes pas réunis uniquement pour dresser la liste de ce qui ne va pas » avertissent les organisateurs dès l’ouverture de la conférence de presse. En effet, les organisations réunies autour de l’Union fédérale d’intervention des structures culturelles (UFISC) apportent des éléments pour discuter de ce que pourrait être une autre politique culturelle, c'est-à-dire des données, un argumentaire et des propositions précises, construits à partir des situations vécues par les équipes artistiques et associatives.
La Mobilisation et Coopération Art & Culture (MCAC), coordonnée par l’UFISC, rassemble près de quatre-vingts fédérations, réseaux et organisations professionnelles. Les musiques actuelles y côtoient les arts visuels, les médias ou l’éducation populaire. Ce rassemblement permet de croiser des expériences que les dispositifs publics traitent souvent séparément. Une compagnie, un collectif d’artistes ou un lieu indépendant peuvent rencontrer des difficultés proches sans relever des mêmes lignes de financement. Les mettre en relation permet aussi de chercher des réponses communes.
La démarche présentée ce soir-là tient dans ce mouvement : partir de ce que chacun observe à son endroit, en tirer une connaissance partageable, puis porter des choix politiques. Les associations revendiquent ainsi une place dans l’élaboration de l’action publique, avec leur capacité à éclairer ses effets et à en discuter les orientations.
Faire du terrain une connaissance collective
L’enquête « Libertés associatives et pouvoir d’agir dans la culture », coordonnée par l’Observatoire des libertés associatives et l’UFISC, en lien avec la MCAC, a recueilli les réponses de près de cinq cents structures, très majoritairement associatives. Elle rapproche deux questions souvent abordées séparément : les conditions économiques de l’activité et la liberté de mener son projet.
Grégoire Pateau, chargé des dynamiques territoriales à l’UFISC, insiste sur le caractère provisoire des résultats. L’analyse doit se poursuivre, avec des croisements de données et des entretiens permettant de mieux comprendre les situations déclarées. Cette précaution importe : les chiffres présentés décrivent les répondants et ne peuvent être étendus mécaniquement à toutes les associations culturelles. Ils permettent néanmoins de mettre en discussion des phénomènes qui, lorsqu’ils restent dispersés, peuvent passer pour une succession de difficultés particulières, alors que c'est pourtant une situation assez générale qui se dessinent.
Parmi les répondants, 96 % déclarent rencontrer des difficultés budgétaires et 45 % ont vu leurs ressources globales diminuer en 2025. Au moment de leur réponse, 44 % disposent de moins de trois mois de trésorerie. L’enquête révèle aussi que 30 % ont renoncé à certaines actions ou prises de position par crainte de conflits ou de tensions. Une restriction de moyens peut atteindre l’activité ; la peur de perdre un financement peut infléchir ce que l’on ose proposer ou défendre.
Le travail de l’Observatoire des libertés associatives, rappelle Jean-Baptiste Jobard, du Collectif des associations citoyennes (CAC), s’est constitué progressivement, à travers des rapports et des études sectorielles. Documenter les atteintes permet de les nommer, de les faire entrer dans le débat public et de chercher des moyens d’y répondre. L’enquête “Libertés associatives et pouvoir d’agir dans la culture” prolonge ces recherches en examinant les difficultés économiques et les pressions qui limitent la capacité des structures culturelles à mener leurs projets, programmer des œuvres et prendre publiquement position.»
Les réseaux apportent également une note de remontées territoriales. Celle-ci rassemble des informations encore éparses et signale ses propres limites. Cependant, même si elle donne à voir des arbitrages différents selon les régions, les difficultés sont pourtant récurrentes : contraction des soutiens, fragilisation des lieux et affaiblissement de certains espaces de concertation. Ce matériau aide à repérer ce qui relève d’une situation locale et ce qui appelle une réponse plus large.
Ce que l’enquête permet de contester
Produire ces connaissances donne aussi des arguments pour discuter les solutions habituellement proposées aux associations. L’injonction à diversifier leurs ressources en fournit un exemple. Selon l’enquête d’Opale sur les associations culturelles employeuses, citée lors de la présentation, les recettes propres d’activité représentent déjà 48 % de leurs budgets, contre 38 % pour les subventions publiques, contredisant ainsi l'idée d'associations se finançant essentiellement par des fonds publics. Cependant, dans l’enquête présentée par l’UFISC, 40 % des répondants constatent une baisse de leurs recettes d’activité en 2025.
Cette diversification des financements existe donc déjà, sans suffire à absorber les pertes, et qui montre aussi ses limites. Grégoire Pateau souligne par exemple les conséquences d’une augmentation des tarifs sur l’accès aux propositions culturelles. Si une association doit faire payer davantage l'accès à ses services ou production pour tenir, que devient le projet initial qui consistait précisément à rendre une pratique ou une œuvre accessible ? La discussion porte alors sur les modèles que la puissance publique entend soutenir.
Autre notion contestée : le « saupoudrage », souvent employé pour critiquer le financement d’une multitude d’initiatives. Élodie Lombarde, déléguée générale de la FRAAP, la Fédération des réseaux et associations d’artistes plasticiens et plasticiennes, défend cette diversité. « Cette diversité ne représente pas un défaut des politiques publiques, elle en est précisément l’un des principaux objectifs », affirme l’argumentaire présenté par la MCAC.
Soutenir les petites structures contribue à maintenir des lieux de création et des activités culturelles au plus près des habitants, dans les quartiers populaires comme dans les territoires ruraux et les villes moyennes. L’argumentaire rappelle aussi qu’une subvention, même modeste, peut permettre de réunir les cofinancements nécessaires à un projet. Sa suppression peut donc compromettre une activité dont le budget dépasse largement le montant retiré.
Des propositions qui engagent des choix
Présentées par Patricia Coler, déléguée générale de l’UFISC, et Élodie Lombarde, les propositions de la MCAC s’organisent autour de six orientations. Elles relient la diversité culturelle aux droits fondamentaux, défendent l’utilité territoriale des initiatives et leur économie non lucrative. La coopération y occupe une place centrale, jusqu’aux échanges internationaux.
Leur traduction budgétaire est explicite : porter progressivement le budget de la culture à 1 % du budget national, avec un effort particulier en faveur des jeunesses, des territoires et de la diversité des pratiques. Dans les arbitrages immédiats, la MCAC demande de préserver les structures les plus fragiles et de renforcer le soutien aux équipes artistiques, aux festivals et aux lieux non labellisés. Elle propose des dispositifs plus souples, adaptés à la variété des projets.
La durée du soutien constitue un autre point décisif. Développer des conventions pluriannuelles donnerait aux équipes la possibilité de construire des partenariats et d’expérimenter sans devoir remettre chaque année l’ensemble du projet en jeu. Cette proposition répond autant à la fragilité économique qu’au besoin de temps pour travailler avec les habitants.
L’argumentaire demande aussi de renforcer les aides à l’emploi culturel, notamment les dispositifs de type Fonjep Culture, et de les étendre aux différents champs artistiques. Plus tard dans la soirée, Bastien Sbuttoni, directeur de DCA, l’Association française de développement des centres d’art contemporain, en donnera une raison concrète. Dans les arts visuels, les coupes touchent les moyens de production et réduisent le travail proposé aux artistes, qui ne bénéficient pas du régime d’intermittence du spectacle. La proposition vise à répondre à cette différence de protection.
Des outils de trésorerie et d’investissement adaptés aux structures non lucratives figurent également parmi les demandes. La MCAC souhaite que soient mieux reconnues les contributions bénévoles et les apports non monétaires dans l’évaluation des projets. Elle invite ainsi à regarder ce qu’une association produit au-delà de ses recettes : du travail partagé, des ressources mises en commun et des relations durables sur un territoire.
Donner des moyens à la coopération
Partager des moyens, construire des projets entre équipes artistiques et associations, travailler avec les habitants et les collectivités : ces coopérations demandent du temps et des moyens. Pour les soutenir, la MCAC propose un fonds national dédié, ouvert à l’ensemble des acteurs et non réservé aux seules structures labellisées.
Elles demandent également de soutenir les réseaux professionnels comme des infrastructures collectives. Faire circuler des informations, accompagner des équipes ou élaborer un diagnostic commun suppose du travail et du temps. L’argumentaire propose de reconnaître les fonctions de coordination et d’animation, ainsi que le temps consacré aux gouvernances partagées, dans les critères de soutien.
Cette revendication éclaire le travail présenté à Petit Bain. Les contenus qui nourrissent le débat sont produits par des personnes qui recueillent les informations, les confrontent et organisent leur discussion. Affaiblir les réseaux revient à retirer aux associations des moyens de comprendre les transformations qui les concernent et d’intervenir collectivement.
La MCAC demande donc des processus permanents de construction des politiques avec les collectivités, l’État et les acteurs culturels, en y associant les citoyens. Les projets culturels de territoire, les schémas d’orientation ou les contrats de filière sont cités comme des cadres possibles. L’enjeu est d’avoir prise sur les décisions suffisamment tôt pour en discuter les objectifs et les conséquences.
Cette conception de la coopération s’étend à l’international. Les propositions défendent la circulation des artistes et des œuvres, l’accès aux dispositifs européens et les partenariats fondés sur la réciprocité. Les associations sont envisagées comme des participantes à une diplomatie des sociétés civiles, capables de faire vivre des échanges qui dépassent les stratégies de conquête de marchés.
Des propositions éprouvées par la discussion
Les questions de la salle permettent de préciser les propositions et d’en relever les manques. Une intervention sur les lieux, amène ainsi Élodie Lombarde à reconnaître que la question foncière n’a pas été directement traitée dans les propositions. Or la permanence d’une équipe sur un territoire dépend aussi de la possibilité de garder un lieu de travail. Une occupation temporaire peut permettre de commencer une activité sans donner les moyens de l’inscrire dans la durée.
Patricia Coler cite la foncière La Main parmi les initiatives collectives susceptibles d’accompagner les structures sur ces difficultés. Elle souligne le besoin de soutien public à ce type d’ingénierie. La discussion ouvre donc un chantier complémentaire : comment sécuriser les espaces dans lesquels la création et les relations avec les habitants se construisent ?
Sur les libertés, des réponses existent déjà. Jean-Baptiste Jobard évoque l’accompagnement de structures attaquées, la constitution d’un pôle d’avocats et le fonds de dotation Intérêt à Agir, destiné à faciliter l’accès au droit. Présent à la conférence, Christophe Pomez, haut fonctionnaire chargé de la liberté de création au ministère de la Culture, rappelle le soutien prévu par une convention pluriannuelle à des permanences juridiques de l’Observatoire de la liberté de création.
Ces outils de solidarité se distinguent des mesures que la MCAC demande encore aux pouvoirs publics. Ils montrent néanmoins que le travail collectif peut déboucher sur des capacités de défense concrètes. Les échanges en soulignent aussi les limites : une suppression de subvention présentée comme un simple arbitrage budgétaire reste difficile à contester. D’où la nécessité de travailler sur la transparence et les conditions d’attribution des financements.
Prendre place dans les choix publics
Le dialogue avec Alexie Lorca, adjointe à la culture de Montreuil et vice-présidente de la Fédération nationale des collectivités territoriales pour la culture (FNCC), confronte ces propositions aux marges de manœuvre des communes. L’élue décrit un « effet ciseau » : les associations se tournent vers la ville lorsque d’autres financeurs se retirent, alors que les moyens de la collectivité sont eux-mêmes contraints. Une commune ne peut compenser tous les désengagements.
Elle défend toutefois une capacité d’action locale fondée sur les relations entre institutions et associations. À Montreuil, elle évoque le travail du centre dramatique national avec les compagnies et le rôle de la ville dans les rencontres et la mutualisation. Cet exemple donne un contenu à la coopération défendue par les réseaux, sans faire disparaître la question de ses moyens.
Jérémie Hahn, directeur de la Fracama, fédération des musiques actuelles en Centre-Val de Loire, insiste de son côté sur la confiance nécessaire à ce dialogue. Il décrit une « crise de sens » alimentée par la déconsidération des associations et la présentation des coupes comme des décisions seulement techniques. À ses yeux, ces arbitrages portent des intentions politiques ; ils doivent pouvoir être discutés comme tels. Il souligne aussi que ce travail reste possible avec des collectivités de sa région.
Laetitia Lafforgue, comédienne, coprésidente de l’UFISC et membre du conseil d’administration de la Fédération nationale des arts de la rue, apporte un autre point d’appui : la forte fréquentation dont elle témoigne dans les événements de son secteur. « On n’a jamais eu autant de personnes à nos événements. » Comment donner une portée politique à cette présence ? Elle appelle à renforcer les alliances, y compris avec d’autres secteurs associatifs et les services publics.
La conférence laisse cette question ouverte. Aucun dispositif présenté ne garantit, à lui seul, que les propositions seront retenues. Mais les réseaux ont constitué une matière sur laquelle les responsables publics peuvent être interrogés : quelle place accordent-ils aux initiatives non lucratives ? Quels moyens prévoient-ils pour la coopération ? Comment associent-ils les personnes concernées aux décisions ?
À Petit Bain, les associations ont apporté une connaissance des réalités et des propositions pour les transformer. Ce travail engage leur rôle politique : participer à la définition de l’intérêt général, avec une expérience qui autorise à discuter les choix publics. Reste à savoir quelle place leur sera faite lorsque ces choix se décideront.
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