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Kikitaru, ou l'art de se sentir beau

Dernière mise à jour : 16 nov. 2023

On pourrait le voir comme un simple habit de cérémonie inadapté au monde moderne. Mais, pour Joyce, cofondatrice de Kikitaru, l'atelier du kimono installé au 3ème étage de Césure (le tiers-lieu parisien dans lequel a été lancé Le Moment), il revêt beaucoup d'importance. C'est tout un symbole du savoir-faire japonais au centre d'une philosophie qui donne la part belle à la beauté, la douceur et l'attention au détail. Bien le porter est un art (le kitsuke) et savoir l'apprécier, un apprentissage qui peut et doit se faire dans la bonne humeur.


Propos recueillis par Etienne Morisseau

Sayaka et Joyce, les deux fondatrices de Kikitaru.

Est-ce que tu peux nous présenter la team Kikitaru ?


C'est un projet que nous avons monté à deux, Sayaka et moi. On s'est rencontrées en cours de français, dans le fond de la classe. Je parlais beaucoup, et elle très peu. On a tout de suite fait une bonne équipe, sérieuse et décontractée (rires).

Sayaka est restauratrice de tableaux, mais chez elle le kimono est une histoire de famille. Sa maman était maître de kitsuke et son père tenait un magasin de kimonos, comme ses parents avant lui. Elle-même souhaitait devenir maïko quand elle était jeune, une apprentie geisha. Malheureusement, elle a un peu trop grandi pour continuer dans cette voie, mais elle a toujours rêvé de revenir dans ce domaine.


Et moi, j'ai travaillé pendant treize ans dans une grande boîte de prêt-à-porter, en product development, je coordonnais les textures et les textiles. Mais, à mon arrivée en France, je voulais un peu changer de vie. J'avais une collection de kimonos anciens, et je prenais des cours de kitsuke. On s'est retrouvées autour de la même passion.


Cela fait longtemps que vous avez monté Kikitaru ?


On s'est lancées juste avant le Covid-19, c'était un désastre (rires). Pour ne pas perdre d'argent, on a commencé à créer des accessoires en tissu japonais. Pour l'instant, c'est un projet qui nous passionne, et les accessoires servent à payer le loyer.



Quelles sont les trois missions principales de Kikitaru ?


L'objectif, avec nos ateliers, c'est de partager la joie de s'habiller soi-même en kimono, avec la méthode traditionnelle, le kitsuke.

Porter le kimono, ce n'est pas aussi facile que d'enfiler un tee-shirt ou un jean. C'est plus comme un rituel zen, qui demande de l'attention et permet de profiter du contact avec le tissu. On réalise chaque action avec soin, on prend le temps d'apprécier la texture, la technique, le savoir-faire... Même si on ne le porte que dix minutes, on a déjà le sentiment de faire passer une tradition. Et on se sent beau, "it feels beautiful."


On souhaite aussi transmettre les significations des motifs traditionnels. Par exemple, l'asanoha ou "feuille de chanvre", qui est un motif très populaire. C'est une plante qui grandit rapidement et qui est résistante aux maladies, donc son motif apparaît beaucoup sur les kimonos d'enfants. Il était de très bon augure durant le Covid. Ou encore le motif samekomon, "peau de requin", qui représente la robustesse et qui couvrait notamment les habits des samouraïs.


Chaque kimono a sa propre signification ?


Oui, par exemple j'ai acheté mon premier kimono dans un petit magasin de Kyoto. Il portait le motif de seigaiha, qui représente les vagues de l'océan. Il signifie l'harmonie, et même le bonheur pour les Japonais. Dans le sens où, comme les vagues, la vie est faite de haut et de bas, et y trouver un équilibre permet d'atteindre le bonheur.



Et une troisième mission ?


On veut aussi faire apprécier la qualité des tissus et le savoir-faire japonais. Le shibori, par exemple, qui est une technique de teinture traditionnelle, ou encore les peintures à la main réalisée à l'intérieur des kimonos.


Les artisans du Japon ont une grande tradition de l'apprentissage. Le partage des connaissances ne se fait pas autrement. Or, l'industrie est en crise aujourd'hui et il y a de moins en moins d'apprentis. Beaucoup de savoirs sont en train de se perdre, c'est donc important d'en parler !


Le savoir-faire japonais va de paire avec une véritable culture du recyclage et de l'économie qui est très actuelle. Historiquement, le Japon étant une île, il n'y avait pas beaucoup de ressources disponibles. Les kimonos étaient transmis de génération en génération, puis quand ils commençaient à se ternir, on utilisait le tissu pour faire des accessoires, et finalement des duvets...

D'ailleurs, le tissu du kimono n'est pas coupé, mais plié, pour éviter toute perte de matière.

Les jeunes générations sont moins attirées par ces pratiques traditionnelles ?


Les familles japonaises possèdent d'anciens kimonos, mais savent de moins en moins s'habiller seul. Les jeunes n'en portent plus, ou alors doivent faire appel à des professionnels. C'est un art qui est en train de disparaître, c'est pourquoi nous voulons continuer à transmettre ces techniques.


Alors, à qui s'adressent vos ateliers ?


Notre public est composé de cosplayers et plus largement de personnes qui ont un intérêt pour la culture japonaise. Une de nos clientes souhaitait même s'entraîner pour une cérémonie du thé. Nous sommes d'ailleurs en train de discuter avec un maître de cérémonie pour peut-être développer une collaboration avec Kikitaru.


Est-ce que vous avez d'autres projets à venir ?


Pas de grands projets pour le moment, on essaye déjà de parvenir à payer le loyer (rires). Mais à terme, on aimerait que, lorsqu'on parle de kimonos à Paris, on pense à nous.



C'est quoi les bonnes pratiques de kitsuke ?


Il y a beaucoup de règles pour bien porter le kimono ! Une des plus importantes, qu'on explique dans nos cours pour les débutants, c'est qu'il ne doit pas y avoir d'excès de tissus. Il faut une stricte proportion au niveau de la silhouette, mais il ne faut pas non plus que ça empêche de bouger avec grâce. Et bien sûr, éviter de tomber (rires).


C'est important de faire des ateliers en personne, parce qu'on voit de plus en plus certaines erreurs avec les réseaux sociaux de nos jours. Des gens qui copient ce qu'ils voient, sans faire attention. Une des règles sur lesquelles on insiste, c'est de fermer le kimono en faisant passer le pan gauche sur le droit. Dans l'autre sens, c'est comme ça que l'on ferme le kimono des défunts sur leur lit de mort. Si on se fie uniquement à ce que l'on voit en ligne, souvent inversé à cause de la caméra, on peut facilement propager de mauvaises pratiques.


Est-ce que tu as un message pour celui ou celle qui est arrivé à la fin de cette interview ?


Venez nous rencontrer ! Le plus important, dans nos ateliers, c'est qu'on rigole. Souvent, on se représente le kitsuke comme quelque chose de sérieux, limite snob. Mais "kikitaru" c'est de l'ancien japonais pour dire "la joie". On partage nos traditions, et on le fait consciencieusement, mais toujours dans une bonne ambiance. Donc si quelqu'un est interessé.e, qu'il ou elle n'hésite pas à passer !


Est-ce que tu peux me décrire Césure en une phrase ?


"A place where creatives come together." En fait, c'est marrant comme je suis étudiante à la Sorbonne Nouvelle, je connais bien l'endroit. Notre atelier c'est un ancien bureau de prof, j'adore !


Joyce, cofondatrice de Kikitaru


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