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Stand up for science : L’attaque contre la science est une attaque contre la démocratie

Au Collège de France, chercheurs et intellectuels alertent sur une offensive globale contre les savoirs


Coupes budgétaires, censure, intimidation, réécriture idéologique, destruction de données : aux États-Unis, l’offensive contre la science a déjà commencé. Réunis au Collège de France vendredi 6 mars sous forme d'une conférence de presse, plusieurs chercheurs ont montré que cette offensive ne relevait ni de l’accident ni du délire passager, mais d’une stratégie politique dont les échos se font déjà entendre en Europe.


Conférence organisée par Stand Up for Science au Collège de France, vendredi 6 mars 2026
Conférence organisée par Stand Up for Science au Collège de France, vendredi 6 mars 2026

de Nicolas Bigards


Réunie au Collège de France pour sa quatrième conférence, organisée un an presque jour pour jour après sa naissance, l’initiative Stand Up for Science France s’inscrit dans le sillage du sursaut né aux États-Unis au printemps 2025, après les premières offensives de l’administration Trump contre les sciences et les universités. Comme l’a rappelé en ouverture Claire Mathieu, le réseau est né d’un refus de la sidération : « il est insupportable de ne rien faire devant ces attaques ».

Stand Up for Science se présente comme un cadre transversal, non rattaché à un parti, qui entend à la fois comprendre les méthodes et les effets de ces offensives, exprimer une solidarité avec la communauté scientifique et la société américaines, alerter sur la circulation des méthodes trumpistes en Europe, et défendre « la libre production et diffusion des connaissances ».


Tous les invités, toutefois, ne parlaient pas au nom du collectif : plusieurs intervenaient depuis leur domaine propre — philosophie politique, climat, santé publique, sciences sociales — et s’exprimaient en leur nom, à partir de leurs travaux et de leur expérience. C’est aussi ce qui donnait à cette rencontre sa force : non un discours uniforme, mais une convergence d’analyses autour d’une même idée, formulée par Claire Mathieu, selon laquelle « les sciences sont un bien commun ».

 

« Les sciences sont un bien commun »


Dans l’amphithéâtre du Collège de France, il n’était donc pas seulement question de recherche, de laboratoires ou de liberté académique au sens étroit du terme. Ce qui s’est exprimé, au fil de plus de deux heures d’interventions, relevait d’un diagnostic bien plus large et plus grave : la science, dans plusieurs régions du monde, n’est plus simplement contestée, discutée ou instrumentalisée ; elle devient une cible politique.


Réunis à l’initiative du réseau Stand Up for Science, philosophes, climatologues, sociologues et chercheurs en santé publique ont tenté de décrire ce qui se joue aujourd’hui aux États-Unis, d’en comprendre la logique et d’en mesurer les répercussions possibles en Europe, en France en particulier. Dès l’ouverture, Claire Mathieu donne le cadre : il s’agit de « comprendre ce qui se passe », d’analyser « les causes de ces mesures, ces diverses attaques, les méthodes utilisées et les conséquences de ce qui se passe immédiatement et à plus long terme ». Et de rappeler le point de départ du collectif : « les sciences sont un bien commun ».


Le tableau dressé est loin d’être abstrait. Aux États-Unis, explique Claire Mathieu, les attaques contre les sciences se traduisent déjà par des effets massifs sur les institutions et sur les personnels. Entre décembre 2024 et novembre 2025, les emplois publics occupés par des titulaires de doctorat dans les agences fédérales scientifiques ou de santé ont baissé de 17 %. À la National Science Foundation, l’hémorragie atteint 40 %. « C’est gigantesque, c’est vertigineux », dit-elle. Les budgets eux-mêmes sont pris dans une guerre d’usure : les coupes annoncées, parfois partiellement freinées par le Congrès, reviennent sous d’autres formes, par le gel ou le ralentissement du déblocage des crédits votés.


Et ce qui frappe dans l'exposé de Claire Mathieu, c’est moins l’addition de mesures spectaculaires que la cohérence d’ensemble : suppression de réglementations environnementales, nomination de personnalités antivax à des instances de santé, mise à l’arrêt de comités scientifiques, réécriture de l’histoire de l’esclavage dans des sites patrimoniaux, disparition de chapitres entiers sur l’urgence climatique dans des manuels scolaires. En quatre jours seulement, dit-elle en évoquant une veille effectuée entre le 2 et le 6 mars, les exemples s’accumulent déjà.


Le trumpisme : “La haine de la science et de la recherche”


La question, dès lors, n’est pas seulement de constater les dégâts. Elle est de comprendre la nature politique de ce qui est à l’œuvre. C’est à cette tâche que s’attelle Michel Feher, philosophe, dans une intervention très structurée, qui refuse aussi bien la banalisation que la sidération. Le trumpisme, explique-t-il, ne peut pas être réduit à la seule démesure narcissique de Donald Trump. Certes, il y a dans le personnage une part d’« ubuesque », d’erratique, de brutalité égocentrée.


Mais s’en tenir à cette lecture reviendrait à manquer le plus important. « Il faut répondre les deux », dit-il, à la question de savoir si l’on a affaire à une politique cohérente ou à une simple dérive personnaliste. « Il y a à la fois ce côté ubuesque et égotiste, mais en même temps un programme derrière. » Ce programme, ajoute-t-il, s’appuie notamment sur le projet 2025 de la Heritage Foundation et sur une doctrine juridique précise, celle de l’« exécutif unitaire », selon laquelle l’ensemble du pouvoir exécutif doit revenir au président, seul membre de l’exécutif élu.


Michel Feher montre surtout que le trumpisme est une coalition. D’un côté, un bloc libertarien ou paléolibertarien, lié aux grands patrons-fondateurs de la tech et de la finance, qui rêve d’un capitalisme monopoliste débarrassé des contraintes du marché régulé comme de celles de l’État social ; de l’autre, un bloc paléoconservateur, nationaliste et réactionnaire, qui entend « régénérer » l’Amérique par la réindustrialisation, le protectionnisme, l’accaparement des ressources et l’expulsion des populations jugées indésirables. Entre les deux, il existe des tensions, notamment sur le protectionnisme ou l’usage de la puissance militaire. Mais une convergence les unit fortement : « l’anti-intellectualisme », dit Feher, « la hargne contre les universités, la recherche, la science ».


C’est sans doute l’un des apports majeurs de son intervention : montrer que les attaques contre les savoirs ne sont pas un sous-produit secondaire du trumpisme, mais l’un de ses terrains de cohésion les plus solides. Là où d’autres lignes peuvent se fissurer, la haine des institutions intellectuelles continue de faire bloc.


Les questions climatiques au cœur de l’offensive


L’intervention de Valérie Masson-Delmotte, chercheuse au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, permet de mesurer, de manière très concrète, ce que produit cet anti-intellectualisme lorsqu’il rencontre les enjeux climatiques. Son exposé commence d’ailleurs par un hommage à la communauté scientifique américaine, tant sa contribution à la compréhension du climat a été décisive : suivi du CO₂ atmosphérique, modélisation climatique, structuration des grandes évaluations de l’état des connaissances.


Ce rappel n’est pas anecdotique. Il souligne l’ampleur de ce qui est en train d’être saboté. Plusieurs centres de recherche majeurs sont menacés ou déstabilisés, des structures d’évaluation ont été supprimées, les communications avec les collègues étrangers ou les médias peuvent être interdites, et les sites fédéraux sont purgés de contenus scientifiques liés au climat. Là encore, il ne s’agit pas d’un désordre administratif, mais d’une orientation politique. « On fait face à une obstruction structurée », explique-t-elle, relayée par des coalitions professionnelles, politiques et médiatiques qui cherchent à minimiser la gravité de la crise écologique, à supprimer les cadres législatifs contraignants et à empêcher les espaces multilatéraux de délibération.

Surtout, son propos souligne particulièrement pourquoi la science du climat dérange autant. Elle ne se contente pas d’enregistrer une dégradation environnementale ; la recherche produit des connaissances qui permettent de relier des causes, des responsabilités et des dommages. Grâce aux progrès de la science de l’attribution, il devient possible d’estimer ce que telle activité industrielle, telle major pétrolière, telle politique publique ajoute au réchauffement global, aux vagues de chaleur, aux pertes agricoles ou aux coûts économiques. Elle rappelle ainsi que certaines estimations évaluent à environ 2 000 milliards de dollars de pertes économiques, depuis les années 1990, les dommages induits par la chaleur extrême attribuables à chaque supermajor pétrolière. « Bien sûr, ça dérange », dit-elle. Et elle ajoute une dimension essentielle : l’été dernier, la Cour internationale de justice a relié la protection du système climatique à la protection des droits humains, soulignant que le non-respect des engagements climatiques pouvait constituer un acte illicite donnant lieu à réparation.


Autrement dit, la science n’est pas seulement dangereuse parce qu’elle dit vrai ; elle l’est aussi parce qu’elle rend possible une forme de redevabilité politique et économique. D’où cette formule, centrale dans son exposé : dans un contexte de montée des autoritarismes, « la science est perçue comme la plus dangereuse».


Santé publique : censure, coupes et autocensure


Avec Nathalie Bajos, chercheuse à l’Inserm, le même schéma apparaît dans le champ de la santé publique, mais sous une forme encore plus brutale par certains aspects, parce qu’il touche immédiatement à la vie, aux soins, aux dispositifs de prévention, aux données et aux morts à venir. Son intervention montre que les attaques contre la science passent aussi par un patient démantèlement administratif : bases de données supprimées, enquêtes censurées, responsables remplacés, comités d’experts dissous ou reconfigurés, financements suspendus, réattributions opaques de crédits de recherche. Elle insiste en particulier sur le fait que des pans entiers de résultats ont été effacés lorsqu’ils concernaient les thématiques de diversité, d’inégalités ou de genre.


Ce n’est pas seulement un recul des politiques publiques ; c’est une destruction active des conditions de connaissance. Plus inquiétant encore, explique-t-elle, les mécanismes d’évaluation scientifique eux-mêmes sont atteints : des comités scientifiques ont été remplacés par des comités ad hoc, et il devient possible de « rattraper » des projets mal notés scientifiquement. On entre alors dans un régime où la validation par les pairs n’est plus une garantie, mais un obstacle contournable.


Les conséquences ne sont pas seulement institutionnelles. Elles sont mondiales. L’arrêt ou l’instabilité de programmes comme l’USAID (agence des États-Unis pour le développement international ) ou le PEPFAR (plan d’urgence présidentiel américain de lutte contre le sida), qui ont structuré pendant des années la lutte contre le VIH dans plusieurs pays, peuvent se traduire par des millions de morts. Nathalie Bajos cite à ce sujet les estimations de collègues épidémiologistes : sans maintien du financement du PEPFAR, on pourrait aller vers plus de 15 millions de morts d’ici 2030, principalement en Afrique subsaharienne. Ce chiffre, dans le flot des interventions, agit comme un rappel sec : derrière les discours anti-science, il y a des effets matériels et humains massifs. Mais son analyse va plus loin encore, lorsqu’elle évoque l’autocensure croissante des chercheurs. « Les chercheurs réécrivent leurs projets », dit-elle en substance. Ils évitent certains mots, déplacent certains objets, reformulent leurs hypothèses pour pouvoir continuer à travailler.


Genre, race, inégalités deviennent des termes à risque. Le danger, ici, n’est pas seulement la censure explicite ; c’est la transformation en profondeur du langage même de la recherche, donc de ce qu’elle pourra encore nommer, démontrer, publier.


Sciences sociales : la délégitimation en marche


Ce point trouve un prolongement direct dans l’intervention de Nonna Mayer, chercheuse au Centre d’études européennes et de politique comparée, consacrée à la délégitimation des sciences sociales. Son propos est précieux parce qu’il ramène la focale sur la France, sans céder ni au catastrophisme facile ni au rassurisme. « On n’est pas encore dans la situation des États-Unis », dit-elle, mais les premiers signes existent. Les sciences sociales, rappelle-t-elle, sont particulièrement vulnérables parce qu’elles travaillent sur des objets qui touchent directement aux conflits idéologiques contemporains : racisme, antisémitisme, islamophobie, genre, intersectionnalité, discriminations, rapports de domination. Elles sont donc plus facilement désignées comme inutiles, biaisées, militantes ou dangereuses.


Nonna Mayer montre comment, en France, l’accusation d’« islamo-gauchisme » s’est progressivement installée dans l’espace public comme une chimère politique destinée à délégitimer certains champs de recherche. Elle évoque des enquêtes d’opinion où une majorité de répondants considéraient ce courant comme répandu à l’université, preuve que le stigmate a largement circulé. Le mot fonctionne alors comme un opérateur de soupçon généralisé, un outil de disqualification plus qu’un concept. À travers lui, c’est bien une forme de maccarthysme intellectuel qui s'opère.


Un même front contre les savoirs


Ce que cette conférence a rendu visible, au fond, c’est l’unité d’un front anti-science qui prend des formes différentes selon les domaines, mais procède de la même logique. Sur les questions climatiques, il s’agit d’empêcher que les responsabilités soient établies et que des contraintes collectives s’imposent face aux intérêts fossiles. En santé publique, il s’agit de défaire les outils de prévention, de brouiller les données et de replacer l’idéologie au-dessus de l’expertise. Dans les sciences sociales, il s’agit de discréditer les savoirs qui mettent au jour les rapports de domination, les inégalités structurelles et les mécanismes d’exclusion.

Dans tous les cas, le but est semblable : affaiblir les institutions capables de produire des connaissances indépendantes, de contredire les récits de puissant lobbys et d’alimenter une délibération démocratique fondée sur autre chose que l’opinion brute, la croyance ou la propagande.


C’est pourquoi plusieurs intervenants ont insisté sur le fait qu’il ne fallait pas traiter cette offensive comme une affaire corporatiste, réservée aux seuls chercheurs. Lorsque Nathalie Bajos affirme que « l’attaque contre la science est une attaque contre la démocratie », elle ne formule pas un slogan commode ; elle décrit un lien structurel. Une démocratie n’est pas seulement un régime électoral. Elle suppose des institutions capables d’établir des faits, de produire des diagnostics indépendants, d’évaluer les politiques publiques, de documenter les injustices et de rendre les gouvernants comptables de leurs décisions.


Lorsque ces institutions sont affaiblies, intimidées, censurées ou privées de moyens, ce n’est pas seulement la recherche qui recule : c’est la possibilité même d’un débat public informé qui se dégrade.


La riposte ne pourra pas être seulement scientifique


Reste alors une question, en creux, qui a traversé toute la rencontre : comment riposter? Sur ce point, les intervenants n’ont pas livré de plan simple, et c’est tant mieux. Ils ont plutôt dessiné plusieurs lignes de résistance : soutien aux collègues attaqués, préservation des données, maintien des coopérations internationales, mobilisation des sociétés savantes, recours juridiques, travail d’explication auprès du public, vigilance face aux signaux faibles déjà présents en France.


Mais la conférence disait aussi autre chose, plus politique encore : la défense de la science ne pourra pas reposer uniquement sur les scientifiques eux-mêmes. Si les savoirs sont un bien commun, comme l’affirme Stand Up for Science, alors leur défense ne peut pas rester confinée aux laboratoires, aux universités ou aux cénacles académiques.


Elle doit devenir une question publique, au sens plein. Non parce que la science serait sacrée ou intouchable, mais parce qu’une société qui accepte qu’on détricote méthodiquement ses instruments de connaissance consent, tôt ou tard, à être gouvernée dans l’aveuglement.


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