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Les tiers-lieux comme «archipel de conquête»

Dernière mise à jour : il y a 13 minutes

Lien social, épuisement des équipes, bataille du foncier, droits culturels : à l’ouverture d’État des lieux, organisé par A+ C'est Mieux, quatre voix du terrain ont interpellé Benoît Hamon, président d’ESS France. Une plénière traversée par la même question : comment faire tenir des lieux devenus essentiels, alors même que leurs appuis se fragilisent.


Etat des lieux, à Césure.
Etat des lieux, à Césure.

de Nicolas Bigards


Ce mercredi 15 avril, à Césure, la plénière d’ouverture d’État des lieux a donné le ton de la journée. Un amphi bondé, avec plus de quatre cents personnes : responsables et salarié.e.s de tiers lieux, élu.e.s locaux, partenaires, contributeur.ice.s, bénévoles... Et sur l'estrade, quatre prises de parole, quatre entrées pour nommer ce qui se joue aujourd’hui dans les tiers-lieux franciliens : le lien social, l’usure des équipes, la bataille du foncier, la place des lieux culturels indépendants. En face, Benoît Hamon, président d’ESS France, répondait à mesure à ces interpellations venues du terrain.


Le moment n’avait rien d’abstrait. Les nouvelles séquences municipales viennent de s’ouvrir, les fragilités économiques s’accumulent, la politique nationale de soutien aux tiers-lieux s’est affaiblie, et le secteur entre dans une période de tensions durables. Dès les premiers échanges, il n’est donc ni question d’autocélébration, ni de récit convenu sur l’innovation territoriale. Ce qui affleure, plus directement, c’est une inquiétude sur les conditions de survie, de développement et de reconnaissance politique de ces lieux.


Benoît Hamon intervenait ici comme président d’ESS France, structure nationale de représentation de l’économie sociale et solidaire. Il ne parlait pas au nom des organisateurs de la journée, mais comme interlocuteur politique invité à réagir à une série de préoccupations formulées depuis les tiers-lieux eux-mêmes. Face à lui : Akira Lavault, co-présidente de l’Association nationale des tiers-lieux, Morgane Mazain, membre de la collégiale d’A+ C’est Mieux, Cédric Mazière, de la Cress Île-de-France, puis Fanette Bonnet, coordinatrice d’Actes If.


Des lieux pour tenir ensemble

Akira Lavault ouvre la discussion sur ce qui ressemble à une évidence, mais que le débat public oublie volontiers : une société a besoin de lieux. Pas seulement d’équipements. Pas seulement de dispositifs. De lieux réels, physiques, traversés par des présences, des usages, des rencontres. « Les tiers-lieux sont une infrastructure essentielle du lien social sur les territoires », affirme-t-elle.


Le mot compte. Il retire les tiers-lieux du registre du supplément sympathique ou du laboratoire à la mode pour les replacer au cœur de ce qui permet encore à une vie collective de tenir. Ce dont elle parle, ce sont aussi des lieux où l’on sort des enfermements contemporains : la solitude, les replis, les existences rabattues sur le téléphone, les réseaux sociaux, les cercles déjà connus. Les tiers-lieux, rappelle-t-elle, sont des espaces de travail, de production, d’alimentation, de culture, de fête. Des endroits où se recomposent des liens qu’aucune plateforme ne remplacera.


Ils sont aussi, insiste-t-elle, profondément ancrés dans les territoires, souvent loin des grands centres urbains, dans des villes petites ou moyennes, dans des zones rurales, là où les espaces de sociabilité se raréfient. Et elle refuse d’en parler sur le mode défensif. « Je voudrais qu’on nous voie plutôt comme un archipel de conquête », lance-t-elle, contre l’image d’un « archipel de survie ». Il ne s’agit plus seulement de préserver des expériences utiles mais fragiles. Il s’agit de penser une montée en puissance, une capacité d’essaimage, un horizon commun. Elle en donne même la mesure : passer de 3 500 à 10 000 tiers-lieux à l’échelle nationale d’ici 2030.


Benoît Hamon replace cette intuition dans un paysage plus large. Le dérèglement climatique, le vieillissement démographique, les effets du numérique sur le travail, la connaissance et les relations humaines, la crise du lien social : pour lui, tout converge vers une même question, celle des lieux où l’on se rencontre encore réellement, où l’on prend soin, où l’on délibère, où l’on organise des formes de coopération. À ses yeux, ce que portent les tiers-lieux et, plus largement, l’économie sociale et solidaire, entre de plein fouet dans les besoins du temps.

 

Des équipes à bout de souffle


Avec Morgane Mazain, le regard change. Cette fois, ce ne sont plus seulement les fonctions sociales ou territoriales des lieux qui sont en jeu, mais les personnes qui les font tenir. « Les tiers-lieux sont avant tout des aventures humaines », rappelle-t-elle. Derrière les discours sur la gouvernance, les modèles hybrides ou les mètres carrés réhabilités, il y a des équipes qui s’usent, des postes qu’on ne renouvelle plus, des salarié·es et des bénévoles qui compensent, encore et encore, le retrait des moyens.


Son intervention ramène la discussion à ce que les structures vivent très concrètement. Baisse des budgets, fatigue des équipes, licenciements économiques, fermetures ou grandes difficultés pour plusieurs lieux franciliens : le décor s’assombrit. À mesure que les financements publics se contractent et que certains dispositifs d’aide disparaissent, ce sont les travailleuses, les travailleurs, les bénévoles, les coordinateur·rices qui absorbent le choc. Le mot finit par surgir : burn-out militant.


Le paradoxe est connu. On demande aux tiers-lieux d’innover, de se réinventer, d’élargir leurs missions, d’être souples, ouverts, inventifs, présents sur tous les fronts. Et au même moment, les conditions matérielles qui permettraient de soutenir cette promesse se dérobent. Morgane Mazain évoque pourtant, sans angélisme, les réponses qui se cherchent déjà : budgets contributifs, co-rémunération, semaine de quatre jours, espaces de soin, groupes de parole, mutualisation de l’emploi, alliances avec d’autres acteurs du social, de l’insertion ou de l’éducation populaire. Non des recettes miracles, mais des tentatives pour empêcher que la fragilité devienne la norme.


En retour, Benoît Hamon décrit une mécanique désormais bien installée : d’un côté, des financements publics qui reculent ; de l’autre, des financements privés qui stagnent ou se fragilisent. Le secteur associatif, dit-il, entre dans une zone de casse. Les suppressions de postes ne relèvent plus de l’exception. Elles touchent la solidarité internationale, la culture, le sport amateur, l’accompagnement social, et les tiers-lieux n’y échappent pas.


Il avance alors une autre ligne de défense : renforcer les interdépendances économiques à l’intérieur même de l’ESS. Trop de structures, selon lui, achètent encore leurs services, leurs prestations ou leurs expertises hors du secteur, alors même qu’elles pourraient davantage se choisir entre elles. Il annonce dans ce cadre le lancement prochain d’une « marque ESS », pensée comme un outil d’identification et de mise en relation. Manière de dire qu’à défaut d’un soutien public à la hauteur, le secteur doit aussi travailler sa propre capacité à faire système.



Le foncier, nerf de la guerre


Avec Cédric Mazière, de la Cress Île-de-France, la discussion revient sur un terrain brutalement concret : celui du foncier. En Île-de-France, le problème est connu, mais il reste massif. Il existe des tiers-lieux installés de manière précaire, d’autres sans lieu durable, d’autres encore menacés par l’augmentation continue des charges immobilières. Dans ces conditions, la question n’est pas seulement de développer des projets ; elle est de savoir où et comment ils peuvent exister.


Cédric Mazière décrit ce qui se construit, souvent à bas bruit, pour tenter de répondre à cette difficulté : coordination entre acteurs, orientation des porteurs de projet, formations, accompagnement des collectivités, dialogue avec les aménageurs ou les promoteurs, réflexion sur des outils d’ingénierie capables de soutenir le temps long de ces montages. Car c’est aussi cela, la difficulté : les structures de l’ESS doivent préparer des projets immobiliers complexes sans disposer des ressources que d’autres acteurs ont, eux, en propre pour le faire.

Le foncier apparaît alors pour ce qu’il est : non un sujet technique parmi d’autres, mais une question structurelle. Pour les structures d’utilité sociale, le lieu n’est pas un simple support. Il conditionne l’activité elle-même. Il détermine la durée, la stabilité, la capacité à accueillir, à produire, à transmettre, à ancrer un projet dans un territoire.


Benoît Hamon formule ici une distinction nette entre les modèles économiques de l’ESS et ceux de l’entreprise conventionnelle. Là où une entreprise classique peut espérer voir ses recettes suivre la progression de son activité, une structure associative ou d’utilité sociale ne voit pas ses revenus augmenter automatiquement parce qu’elle produit davantage de valeur sociale. Les loyers montent, les coûts augmentent, mais les recettes restent largement dissociées de l’utilité effectivement créée.


À partir de là, plusieurs pistes sont mises sur la table : réserver une part des opérations d’aménagement à des activités d’utilité sociale, réorienter une partie des bureaux vacants vers les acteurs de l’ESS, soutenir les foncières solidaires. En creux, c’est une autre manière de poser la question : sortir d’une vision du foncier uniquement régie par la rentabilité pour l’envisager aussi comme un levier d’intérêt général.


La culture comme affaire de droits


La dernière prise de parole, celle de Fanette Bonnet, coordinatrice d’Actes If, déplace encore la perspective. Elle parle depuis le champ des lieux intermédiaires et indépendants, ces espaces artistiques et culturels collectifs qui, eux aussi, s’inscrivent dans l’économie sociale et solidaire et peinent souvent à entrer dans les cadres habituels des politiques publiques. On y produit, on y diffuse, on y transmet, on y accueille, on y tisse des relations de voisinage et de coopération. Ces lieux sont artistiques, mais ils ne relèvent jamais de la seule programmation culturelle.


À travers eux, c’est une autre approche du territoire qui se dit : des espaces traversés par les artistes, les habitant·es, les acteur·rices locaux, les usages multiples, les formes d’hospitalité, de transmission et d’expérimentation. Fanette Bonnet insiste alors sur la question des droits culturels. La culture, ici, ne renvoie pas d’abord à un secteur spécialisé. Elle touche à la démocratie, à la reconnaissance des personnes, à la diversité des pratiques, à l’égalité d’accès à la vie culturelle et citoyenne.


Sa parole fait apparaître une tension ancienne mais toujours vive : ces lieux existent justement parce qu’ils déplacent les frontières, croisent les mondes, ne rentrent pas dans les silos. Or c’est aussi pour cela qu’ils restent souvent imparfaitement reconnus, entre le tout-public d’un côté et le marché de l’autre.


Benoît Hamon reprend ce fil en rappelant que l’économie sociale et solidaire se situe précisément dans ces interstices, là où ni le marché ni la puissance publique ne répondent entièrement aux besoins. D’où une tension permanente : obtenir une reconnaissance institutionnelle sans perdre la liberté d’initiative qui fonde ces expériences. La réponse qu’il met en avant est claire : la subvention. À ses yeux, elle demeure l’outil le plus respectueux de la liberté associative, bien plus que les appels à projets ou les mises en concurrence, qui tendent à transformer les structures en opératrices d’orientations déjà définies ailleurs.


La question politique, au centre


À ce stade, la matinée ne se contente plus de dresser un état des lieux sectoriel. La politique, la vraie, entre de plain-pied dans la salle. Pas comme décor, ni comme slogan, mais comme question de rapports de force, de choix de société, d’avenir immédiat.


Benoît Hamon relie explicitement les difficultés actuelles de l’ESS à la séquence qui s’ouvre en vue de 2027. Il évoque ce que signifierait une logique de préférence nationale pour des structures fondées sur l’accueil, la solidarité, la liberté associative, le lien social. Le sujet n’est plus seulement budgétaire. Il touche au cœur même des principes sur lesquels reposent ces lieux et ces organisations.


Il annonce qu’ESS France portera une résolution sur cette question. Le message est clair : les acteurs de l’économie sociale et solidaire ne peuvent pas se tenir à distance d’un affrontement politique qui touche directement à leurs conditions d’existence. Le débat ne porte pas seulement sur des financements, mais sur la définition même de ce qui peut continuer à vivre dans l’espace public.


C’est là que cette plénière trouve son centre de gravité. Akira Lavault, Morgane Mazain, Cédric Mazière et Fanette Bonnet n’ont pas seulement apporté quatre témoignages de terrain. Leurs interventions ont dessiné un même paysage : celui de lieux qui fabriquent du lien, portent des usages collectifs, soutiennent des formes de culture, de coopération et d’attention aux autres, mais se heurtent à des fragilités de plus en plus structurelles. En face, Benoît Hamon a tenté de relier ces difficultés à des enjeux plus vastes : le financement, le foncier, la place de l’ESS dans les politiques publiques, et la conflictualité politique qui s’annonce.


Au fond, ce que cette matinée a fait entendre est assez net. Les tiers-lieux ne veulent plus être regardés comme des expériences inspirantes mais secondaires, ni comme des rustines territoriales chargées de réparer, à bas bruit, les dégâts d’un désengagement plus général. Ils demandent à être considérés pour ce qu’ils sont aussi : des lieux où se fabriquent du commun, de la solidarité, de l’autonomie, des droits, de la démocratie vécue. Et ils posent, de plus en plus frontalement, une question simple : à quelles conditions une société décide-t-elle de donner un avenir à ce qui la relie encore ?


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