top of page

Colas Amblard : “L’argent est un moyen, pas une fin”

Alors que les associations subissent de nouvelles coupes budgétaires et que la question du financement devient toujours plus pressante, l’avocat Colas Amblard défend une autre manière de penser l’économie. Dans le monde associatif et celui de l’ESS, l’argent est indispensable mais il ne devrait jamais dicter la finalité de l’action.


Colas Amblard, avocat engagé de longue date aux côtés du monde associatif et de l’économie sociale et solidaire.
Colas Amblard, avocat engagé de longue date aux côtés du monde associatif et de l’économie sociale et solidaire.

de François Bernard


On ne cesse de parler d’argent, de budgets, de déficits, de coupes, de financement. Dans le monde associatif comme ailleurs, la question est pourtant devenue brûlante : comment tenir, agir, durer, lorsque les ressources se raréfient, sans se laisser absorber par la logique de la rentabilité ? À l’heure où les associations subissent de nouvelles restrictions budgétaires et où la dimension d’intérêt général cède le pas à celui de performance ou d’impact, une évidence mérite d’être rappelée : dans l’économie sociale et solidaire, l’argent est indispensable, mais il ne devrait jamais devenir une fin en soi.


Spécialiste du droit des associations, des fondations et de l’économie sociale et solidaire, Colas Amblard défend depuis des années l’idée qu’il existe d’autres façons d’entreprendre, de financer et d’organiser l’activité économique. Son propos n’a rien d’une rêverie hors sol, il ne consiste ni à nier la nécessité des ressources, ni à opposer naïvement un monde associatif vertueux à une économie marchande qui serait, par essence, condamnable.


La question décisive n’est donc pas de savoir s’il faut de l’argent, mais à quoi il sert, et sous quelle finalité il est mobilisé. Dans l’ESS, l’enjeu n’est pas d’échapper à l’économie, mais de la réorienter.


Parler d’argent sans perdre de vue l’essentiel


Tout part d’un constat simple : en France, l’argent demeure un objet de malaise. On en subit les effets, on en commente les manques, on en débat sans cesse dans l’espace public, mais on peine encore à le regarder pour ce qu’il est réellement : un instrument, un moyen de négociation, d’organisation et de circulation, plutôt qu’un principe supérieur chargé de fixer à lui seul la valeur des choses. C’est ce renversement de perspective que Colas Amblard remet au centre lorsqu’il rappelle :


« Je crois qu’il faut garder effectivement la finalité bien ancrée au fond de soi-même, qu’on soit une personne physique ou qu’on soit une personne morale, une association ou autre. L’argent c’est un moyen, ce n’est pas une fin. »


Ce rappel prend un relief particulier dans le champ associatif, où les besoins matériels sont constants mais où la logique de l’utilité ne se laisse pas réduire à un calcul comptable. Il faut financer des activités, rémunérer du travail, équiper des lieux, faire vivre des projets, soutenir des équipes. Rien de tout cela n’existe sans ressources. Mais dans l’économie sociale et solidaire, ces ressources ne prennent sens qu’à travers ce qu’elles permettent : accompagner, transmettre, protéger, relier, émanciper. Là se situe une ligne de partage avec l’économie capitaliste classique : non pas dans l’existence ou non de l’argent, mais dans la place qu’on lui accorde. Colas Amblard le formule très nettement lorsqu’il oppose « une économie collective, fondée sur des valeurs, qui utilise l’argent » à une économie où il s’agit surtout de « vendre et puis encaisser le produit de la vente, puis essayer de dégager une marge pour se l’approprier à titre individuel ».


Ce déplacement est loin d’être anecdotique. Il oblige à sortir d’une représentation caricaturale du monde associatif, souvent sommé de prouver son sérieux en empruntant les codes de l’entreprise marchande, comme si la seule manière d’être légitime consistait à parler le langage de la rentabilité. Or c’est précisément cette confusion que les acteur.ice.s de l'ESS conteste, non pas en refusant les contraintes économiques, mais en refusant qu’elles dictent à elles seules le sens du projet. Comme le dit encore Colas Amblard, l’enjeu est de « trouver des ressources pour essayer d’aller financer des causes qui sont sociales, qui sont solidaires, qui sont d’intérêt général ».

L’argent, ici, n’efface pas la finalité politique : il lui reste subordonné.

 

Donner des moyens à une autre économie



L’enjeu, au fond, est de ne pas réduire l’économie sociale et solidaire à un simple secteur palliatif, chargé de réparer les dégâts laissés par l’économie dominante. Elle porte une autre conception de l’activité économique. Produire, employer, gérer, décider, mutualiser, redistribuer : toutes ces fonctions existent aussi dans l’ESS, mais elles s’ordonnent selon une autre hiérarchie. Ce qui prime n’est pas la capacité à dégager une marge pour se l’approprier individuellement, mais la capacité à maintenir une action utile, à répondre à un besoin social, à faire vivre une gouvernance plus collective, à préserver le sens du projet.


Colas Amblard le dit d’ailleurs très clairement lorsqu’il oppose le capitalisme à l’ESS : « le capitalisme finalement, c’est une économie dont les finalités sont assez simples, c’est vendre et puis encaisser le produit de la vente, et puis essayer de dégager une marge pour se l’approprier à titre individuel. » À l’inverse, l’économie sociale et solidaire relève « plutôt [d’]une économie collective, fondée sur des valeurs, qui utilise l’argent (…) pour aller financer des causes qui sont sociales, qui sont solidaires, qui sont d’intérêt général ».


Autrement dit, financer ne veut pas dire rentabiliser au sens où l’entend l’économie dominante. Il ne s’agit pas de transformer toute activité en centre de profit, ni de mesurer la valeur d’une initiative à l’aune de son impact. Cette distinction est décisive, notamment dans des secteurs comme la santé, l’éducation, l’accompagnement social ou le grand âge, où les logiques purement marchandes produisent des effets parfois dévastateurs. L’ESS rappelle au contraire qu’une activité peut être économiquement structurée sans être soumise à l’obsession de la rentabilité maximale. Elle peut chercher des moyens, des ressources, de la stabilité, sans renoncer à la primauté de l’utilité sociale.



Ce que le bénévolat produit, et que l’économie oublie de compter


Pour Colas Amblard, une chose apparaît nettement : toute la richesse produite par les associations n’apparaît pas dans les comptes. Ou plus exactement, elle n’y apparaît qu’imparfaitement, comme si une part décisive de ce qui fait tenir la vie collective demeurait invisible aux instruments dominants de mesure. Colas Amblard le formule très clairement :


« Il ne faudrait pas non plus réduire les associations et les organismes sans but lucratif d’une manière générale à l’argent. C’est effectivement un moyen sans quoi on ne peut pas faire grand-chose. Mais cette complexité fait aussi que ce sont des organismes qui fonctionnent à partir de ressources non monétaires, c’est-à-dire la richesse du bénévolat. »


Tout est là. L’argent compte, bien sûr. Il faut des moyens, des budgets, des équipements, des lieux, du temps salarié parfois. Mais cela ne suffit pas à décrire ce qui fait vivre une association. Car ce qui la fait tenir, ce qui la rend active, ce qui lui permet de durer, tient aussi à autre chose : du temps donné, des compétences partagées, des présences fidèles, une énergie collective, une capacité à s’engager pour autre chose que son intérêt immédiat. Dans un club de sport, dans une radio, dans une structure d’entraide ou d’éducation populaire, le bénévolat n’est pas un supplément d’âme venant embellir une organisation déjà constituée ; il en est souvent la condition première.


Il faut des équipements, des lieux, des financements, des outils. Mais l’inverse est tout aussi vrai : on peut avoir les installations, les subventions ou les dispositifs, rien ne fonctionne durablement sans celles et ceux qui s’en emparent, s’y investissent, organisent, transmettent, accompagnent.

C’est précisément ce que l’économie dominante peine à voir. Elle sait relativement bien évaluer le prix d’un équipement, beaucoup moins la valeur d’un engagement. Elle sait compter les dépenses visibles ; elle reconnaît beaucoup plus mal ce qui, dans l'espace social, produit de la richesse sans passer d’abord par la monétarisation. Comme le résume Colas Amblard, « il y a des richesses qui sont comptées d’une autre façon. On ne peut pas tout compter, même s’il faut compter dessus. »


Cette cécité n’est pas neutre. Elle contribue à reléguer le monde associatif dans une position subalterne, comme s’il relevait d’un registre sympathique mais secondaire, fondé sur la générosité, le dévouement ou le militantisme, sans véritable portée économique. Or c’est exactement l’inverse qui se joue. Les associations produisent des effets matériels, sociaux et démocratiques considérables. Elles répondent à des besoins que ni le marché ni la puissance publique ne prennent complètement en charge. Elles maintiennent des activités, des liens, des apprentissages, des espaces de participation. Et, très souvent, elles ne tiennent que par cette richesse invisible. Colas Amblard le dit sans détour :


« Il y a 90 % des associations qui n’ont pas de salariés. C’est ce bénévolat qui n’est pas reconnu comme une véritable valeur, qui fait que ça marche. Sinon, ça n’existe pas. »


Ce que produit le bénévolat ne relève donc pas seulement d’une “aide” apportée à la marge. Il y a là une force d’organisation, de transmission et de continuité sans laquelle une grande partie de la vie collective s’effondrerait. Les associations ne sont pas seulement utiles parce qu’elles rendent des services ou pallient des manques. Elles constituent aussi, pour beaucoup, un premier lieu d’expérience collective, parfois même un premier lieu d’exercice concret de la citoyenneté. On y apprend à décider ensemble, à débattre, à arbitrer, à faire tenir un projet commun malgré les désaccords, les contraintes et le manque de moyens. D’où cette formule particulièrement juste de Colas Amblard :


« La meilleure école, c’est les associations. (…) C’est un creuset d’émancipation citoyenne et individuelle. »


C’est pourquoi la question de la reconnaissance du bénévolat déborde largement celle de sa seule valorisation comptable. Il ne s’agit pas simplement d’ajouter une ligne dans un budget ou de mieux mesurer une contribution. L’enjeu est plus profond : reconnaître que l’activité économique ne se réduit pas à ce qui circule sous forme monétaire, et que l’intérêt général ne peut être mesuré à l’aune de la seule rentabilité. Derrière les associations, il y a une réserve considérable d’énergie civique, de compétences, de responsabilité partagée et de capacité d’initiative.


Le monde associatif n’est donc pas seulement un secteur qui demanderait des moyens pour survivre. Il est aussi un espace où se fabriquent des formes de richesse que l’économie capitaliste exploite parfois indirectement, mais qu’elle reconnaît mal : la confiance, la coopération, l’apprentissage du collectif, la capacité à agir localement, le souci des autres, la transmission. C’est tout cela que l’économie sociale et solidaire remet en lumière lorsqu’elle affirme que l’argent doit rester un moyen. Car ce qu’elle défend, au fond, ce n’est pas seulement une autre répartition des ressources : c’est une autre définition de la richesse elle-même.


Trouver des ressources sans trahir la finalité sociale


Une question décisive demeure pourtant : comment faire vivre cette autre économie lorsque les ressources se contractent, que les financements publics diminuent et que les besoins, eux, ne cessent d’augmenter ? Car il ne suffit pas d’affirmer que l’argent doit rester un moyen. Encore faut-il disposer des moyens en question. Loin d’opposer les principes aux réalités matérielles, Colas Amblard rappelle que le monde associatif ne peut se passer ni d’outils juridiques, ni de stratégies de financement, ni d’une véritable réflexion sur ses ressources.


Le contexte, d’abord, est celui d’une fragilisation croissante. La baisse continue des financements publics intervient alors que nombre d’associations se trouvent déjà « à l’os ». Cette pression budgétaire ne relève pas seulement d’un ajustement comptable. Elle affecte directement la capacité des structures à poursuivre leur mission, à maintenir des équipes, à soutenir des actions de terrain, parfois même à simplement durer. Dans ces conditions, parler d’argent n’a rien d’un renoncement politique : c’est une nécessité. Mais encore faut-il le faire sans adopter, par glissement, les catégories de pensée qui finissent par soumettre l’intérêt général aux critères du marché.


C’est pourquoi Colas Amblard insiste sur le fait qu’une subvention ne devrait jamais être regardée comme une dépense à fonds perdu :


« Une subvention, c’est de l’argent public qui est juridiquement fondé sur la nécessité d’aller affecter ça à la réalisation d’un projet d’intérêt général. (…) Il faut abandonner cette idée que la subvention, c’est à fonds perdu. Souvent, c’est très profitable pour les collectivités. »


Une aide publique accordée à une association, à un festival, à une structure culturelle, sportive ou sociale, n’est donc pas un pur coût qu’il conviendrait de réduire au plus vite. C’est souvent un investissement dans un tissu d’activités qui produit des effets multiples : du lien social, de la présence dans les territoires, de la transmission, de la participation, mais aussi, très concrètement, des retombées économiques locales. Cela permet de sortir d’une vision où la dépense publique en direction des associations serait tolérée par exception, et jamais pensée comme une composante normale de la vie démocratique.


De nouveaux outils encore trop peu explorés


Autre levier souvent avancé : le mécénat, sans qu’il faille pour autant l’idéaliser. Sur ce point, Colas Amblard est d’ailleurs très clair : « le mécénat, en France, je dirais presque tant pis et tant mieux, c’est 5 % du budget des associations. (…) Ce n’est pas grand-chose. » Et surtout, ajoute-t-il, « ça n’augmente pas ». Cette ressource existe, elle peut compter, mais elle ne saurait constituer à elle seule une solution générale. Le mécénat peut contribuer à financer certaines actions ; il ne remplace ni une politique publique, ni une réflexion de fond sur les modèles économiques des structures d’intérêt général. Surtout, il ne doit pas conduire les associations à reformater leur projet pour le rendre désirable aux yeux d’acteurs privés qui en orienteraient indirectement la finalité. La question n’est pas simplement de trouver de l’argent : elle est de savoir dans quelles conditions on le reçoit, et avec quel degré de maîtrise sur son usage.

C’est dans ce cadre que la question des fonds de dotation apparaît comme un outil particulièrement intéressant.


Colas Amblard rappelle d’abord dans quel vide cet instrument s’est imposé :

« C’est une nouvelle entité qui a été créée sous la mandature Sarkozy, qui est d’essence anglo-saxonne et qui, en quelque sorte, remplie un trou dans la raquette des dispositifs français. »


Son intérêt, à ses yeux, tient à sa souplesse : « c’est un dispositif qui est beaucoup plus simple à mettre en place. Il se crée comme une association, mais il se gère comme une fondation. » Plus accessible qu’une fondation reconnue d’utilité publique, il peut se révéler utile pour des associations qui cherchent à structurer une capacité de collecte, à sanctuariser un patrimoine ou à créer un espace de financement distinct de leur activité courante. L’intérêt du fonds de dotation, dans cette perspective, n’est pas seulement technique. Il peut permettre à certaines structures de mieux articuler leur projet politique et les moyens nécessaires à son déploiement, sans confondre l’un avec l’autre. Autrement dit, il offre parfois un cadre pour mieux organiser la recherche de ressources sans que celle-ci devienne le centre de gravité du projet.


Il faut toutefois éviter tout malentendu : l’outil ne vaut pas miracle. Colas Amblard dit lui-même que « ça répond à des besoins », mais ces besoins varient fortement selon les structures. Certaines chercheront à sécuriser un patrimoine, d’autres à retrouver une capacité de financement liée au mécénat, d’autres encore à mieux distinguer leurs activités. Il n’existe pas de solution unique ni de montage universel. Ce qui ressort surtout, c’est la nécessité, pour les structures de l’ESS, de se réapproprier des instruments trop souvent perçus comme réservés au monde des experts. Car laisser ces questions aux seuls spécialistes, ou les regarder avec gêne, revient souvent à subir des cadres pensés ailleurs. À l’inverse, se saisir de ces leviers juridiques et financiers peut permettre de consolider une autonomie.


Au fond, c’est là que se joue la cohérence de l’ensemble. Chercher des ressources n’a rien de contradictoire avec la fidélité à une finalité sociale. Ce qui devient problématique, c’est lorsque les outils de financement finissent par redessiner le projet au point de l’assujettir à d’autres objectifs que les siens. Trouver de l’argent, oui. Mais pour soutenir une action, non pour la détourner ; pour rendre possible un projet, non pour le reformater selon les attentes d’une logique extérieure. C’est en ce sens, et en ce sens seulement, que l’argent peut rester un moyen.


L’économie sociale et solidaire, une alternative déjà là


L’enjeu dépasse pourtant la seule défense du monde associatif contre l’austérité, ou même la recherche de meilleurs outils de financement. Ce qui se joue ici est plus ample : une tentative pour déplacer le regard porté sur l’économie sociale et solidaire elle-même. Trop souvent encore, l’ESS est perçue comme un secteur périphérique, utile pour réparer ce que l’économie dominante défait, mais condamné à demeurer dans une position d’appoint. Colas Amblard prend le contrepied de cette vision défensive. Pour lui, il ne s’agit pas d’habiller moralement une économie inchangée, mais de faire reconnaître la portée propre d’un autre mode d’entreprendre.


Car tant que l’économie sociale et solidaire est pensée comme un supplément moral au capitalisme, elle demeure enfermée dans un rôle subalterne : celui d’amortir les chocs, de prendre en charge ce qui n’est plus rentable, de maintenir un minimum de cohésion là où les logiques marchandes ont déjà imposé leur loi. Il faut regarder les choses autrement. L’ESS n’est pas d’abord un correctif, mais une matrice possible. Non pas une utopie flottante, mais une réalité déjà présente, minoritaire certes, mais tangible, structurée, outillée, et portée par des acteurs qui, depuis longtemps, expérimentent d’autres manières de produire, de gouverner, de répartir et de décider. Colas Amblard le dit sans détour :


« Je ne crois pas être dans le rêve. Je pense vraiment qu’on est dans la concrétisation des choses. On a vraiment ce nouveau modèle économique qu’on tient à bout de bras, qui existe, qui a des résultats tangibles qu’on peut mesurer si on veut les mesurer. »


Cette perspective change profondément la portée du propos. Il ne s’agit plus seulement de sauver les associations parce qu’elles seraient généreuses, sympathiques ou indispensables au maintien d’un peu de lien social. Il s’agit de reconnaître que, dans ces organisations comme dans les coopératives, les fondations ou d’autres formes d’entreprises de l’ESS, se déploient déjà des principes dont l’économie contemporaine manque cruellement. Colas Amblard les énumère lui-même avec précision :


« Politiquement, ça peut être les entreprises de demain. Ça veut dire une gouvernance beaucoup plus partagée, voire démocratique, ça veut dire une recherche de l’utilité sociale qui prime sur la recherche de maximisation des profits, ça veut dire aussi qu’il n’y a pas d’appropriation privative des résultats de l’entreprise, il y a un partage des richesses. »


C’est dans cette perspective que prend sens la formule qu’il reprend à Jérôme Sadier et qu’il assume pleinement : « faire de l’économie sociale l’économie de droit commun, ça veut dire ce que ça veut dire, et c’est parfaitement possible. » Elle ne désigne pas un slogan abstrait, encore moins un vœu pieux. Elle ouvre une interrogation politique de fond : pourquoi ce qui fonctionne déjà dans tant de secteurs, sur tant de territoires, avec tant d’acteurs engagés, devrait-il rester cantonné à une marge ? Pourquoi les formes économiques qui privilégient l’utilité sociale, la coopération et la non-lucrativité relative devraient-elles toujours être considérées comme des exceptions, alors même que les dégâts sociaux, écologiques et démocratiques produits par la recherche illimitée du profit sont de plus en plus manifestes ?


Vu sous cet angle, le propos dépasse la simple défense du secteur associatif. Il constitue aussi une invitation à renverser une hiérarchie symbolique profondément installée. Depuis des décennies, l’économie marchande se présente comme la norme, et tout ce qui s’en écarte comme une variante, un correctif, un secteur de niche ou une survivance. L’ESS propose exactement l’inverse : elle suggère que ce qui passe aujourd’hui pour marginal pourrait bien contenir, en réalité, une part des réponses les plus sérieuses aux impasses du présent. Non parce qu’elle serait pure, parfaite ou homogène, mais parce qu’elle repose sur une autre définition de ce que produire veut dire. Produire, ici, ce n’est pas seulement vendre et accumuler ; c’est aussi répondre à des besoins, rendre une activité soutenable, maintenir des biens communs, créer des formes de solidarité organisées, et faire vivre une démocratie concrète dans les structures mêmes de l’activité.


La conclusion de Colas Amblard donne à cette perspective toute sa netteté : « on n’est plus dans l’utopie, certes on est très minoritaire dans l’économie, mais on pèse quand même, ça marche, ça fonctionne ». L’argent reste nécessaire, parfois rare, souvent décisif. Mais il ne dit pas à lui seul ce que vaut une activité, ni ce qu’une société choisit d’encourager. Reconnaître la portée transformatrice de l’ESS, ce n’est pas enjoliver une marge : c’est admettre qu’un autre usage de l’économie existe déjà, et qu’il pourrait bien, demain, cesser d’être traité comme une exception.




Soutenez un journalisme libre : chaque don, même modeste, nous aide à continuer : faites un don à Le Moment.


Commentaires


bottom of page