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Les associations, un mouvement social qui s’ignore

il y a 10 heures
9 min de lecture

de Nicolas Bigards


Jeudi 9 octobre, lors de la rentrée politique du Mouvement associatif, Claire Thoury, élue au CESE en juin 2026, a passé le relais à Tarek Daher. Au fil des échanges, une exigence : que les associations prennent la mesure de leur force et s’organisent pour peser. Face aux coupes budgétaires et aux pressions sur leur liberté d’agir, des résistances collectives obtiennent déjà des victoires. Reste à leur donner une portée politique et à défendre ensemble la société qu’elles veulent construire.



Claire Thoury s’exprime au micro lors de la rentrée politique du Mouvement associatif, à l’occasion de son départ de la présidence.
Claire Thoury




« Je crois qu’on est un mouvement social qui s’ignore. Et le jour où on prendra vraiment conscience qu’on est un mouvement social, ça aura de la gueule. » Claire Thoury, qui vient de quitter la présidence du Mouvement associatif ouvre la soirée sur cette note combative, sonnant comme une feuille de route qu'elle confie à son successeur : « Mais ça, c’est le taf de Tarek. »


Il y a dans cette formule davantage qu’un encouragement de fin de mandat. Les associations obtiennent des droits, accompagnent des personnes qui n’auraient parfois personne d’autre vers qui se tourner. Leur action traverse la vie quotidienne, souvent sans que l’on sache à qui l’on doit ce qui paraît aller de soi. Pourtant, lorsqu’il s’agit de décider des politiques publiques, elles peinent à faire entendre leur voix. Chacune peut être reconnue pour son utilité ; leur capacité collective à orienter les choix du pays reste une bataille.


Après cinq ans et demi de mandat, Claire Thoury ne dissimule pas un sentiment d’impuissance. Les discussions sur le contrat d’engagement républicain étaient déjà là à son arrivée et elles sont toujours là à son départ. Les difficultés budgétaires n'ont cessé de s'intensifier et gagne en ampleur d'année en anne. Être reçus, consultés, parfois félicités ne garantit aucun débouché politique. Pourtant Claire Thoury refuse que cette impuissance devienne la seule histoire que les associations se racontent. Les victoires obtenues dans la lutte contre le sida, pour les droits des personnes en situation de handicap ou pour l’environnement appartiennent aussi à leur histoire. Elles ont changé des vies et parfois déplacé les limites de ce qui était possible.


Si pour Claire Thoury, la démocratie « c’est imposer des contre-pouvoirs et faire en sorte qu’il y ait des mouvements collectifs qui disent non. C’est parfois se lever et dire qu’on n’est pas d’accord et accepter d'être tout seul quand on le fait. Et quand même rester debout. » Il n'en demeure pas moins que la démocratie demande de l’effort, expose au désaccord et oblige parfois à reconnaître ses torts. Et les associations y ont pleinement leur place, y compris lorsqu’elles dérangent.


Oser hausser le ton

Tarek Daher, délégué général d’Emmaüs France et nouveau président du Mouvement associatif, revient sur le chemin parcouru par ses prédécesseurs : ouvrir le mouvement, tisser des liens entre des structures très différentes et, progressivement, lui donner une voix politique. « Politisé, c’est-à-dire en faire un mouvement qui défend des valeurs », précise-t-il, et qui porte ce qu’il est dans le débat public. Il voit dans la mobilisation « Ça ne tient plus » et la campagne « La France qui se bat » deux étapes de cette évolution : l’une pour faire entendre les revendications, l’autre pour donner à voir l’action des associations et ce qu’elles apportent à la société.


Tarek Daher prend la parole lors de la rentrée politique du Mouvement associatif, dont il vient d’être élu président.
Tarek Daher


Son diagnostic déborde la question financière. Tarek Daher s’inquiète d’une bataille culturelle qui pourrait être perdue à force de laisser présenter les coupes budgétaires dans les financements associatifs comme les preuves d’une gestion rigoureuse. Il revient sur la une du Journal du Dimanche, ce « ramassis de bêtises », puis sur la Région Pays de la Loire et les coupes budgétaires drastiques qu'ont subi les associations : derrière le récit d’une bonne gestion, il invite à regarder la liste des structures privées de financements, car, certes, les comptes peuvent avoir belle allure mais à quel prix, celui de la disparition de dimensions aux valeurs non quantifiables : la richesse sociale des territoires.


« Nous devons hausser le ton quand nous sommes mis en danger, fragilisés », affirme-t-il. Et, à propos des attaques du JDD : « Il faut que nous ne laissions rien passer. »


Tarek Daher aborde aussi une menace, et non des moindres, ce qu'il nomme la « conditionnalité » à l’aide publique et ce qu’elle peut exiger : « Vous serez subventionnés si vous faites du tri, si vous êtes neutre, si vous faites de la préférence nationale, bref, si vous tordez votre projet associatif, si vous tordez vos valeurs. » Il vise ici la menace de l’extrême droite, mais pas seulement car, souligne-t-il, la tentation de choisir les associations acceptables et de discipliner les autres déborde ce seul camp politique.


Faire réseau : résister à plusieurs


« Et si nous arrêtions vraiment ?1 » n'était plus une mobilisation à venir mais un constat à tirer ? Nathalie Latour, directrice générale de la Fédération des acteurs de la solidarité, nous ramène en effet brutalement au présent : « Malheureusement, on est déjà arrêtés. » Sans attendre qu’une grève le rende visible, l’arrêt a déjà commencé. Des dispositifs ferment, des activités cessent et des associations licencient.



Les intervenants de la table ronde « Faire réseau » échangent lors de la rentrée politique du Mouvement associatif.
De gauche à droite : Nathalie Latour (Fédération des acteurs de la solidarité), Olivier Bruyéron (Coordination SUD), Arnaud Tiercelin (CNAJEP) et Arnaud Jean (CNOSF). Comment résister ensemble lorsque la concurrence pour les financements sert à imposer le silence ou des pratiques contraires aux valeurs associatives ?

Elle décrit aussi ce que les tensions budgétaires implique dans le secteur social : devoir trier les publics, remettre des personnes à la rue, accomplir des actes contraires aux droits tout en restant chargé d’une mission d’accompagnement. « Tout ça, ça rend fou, en fait. » L’épuisement tient aussi à cette impossibilité de faire correctement son métier, aux missions dont on vide le sens en retirant les moyens ou en imposant des exigences contradictoires.


Face à cela, la Fédération a développé des « fronts communs ». Nathalie Latour en explique la nécessité par une menace familière de la part des financeurs publics : « Tu ne veux pas le faire, c’est pas grave, tu n’auras plus de subvention et je la donnerai à ton copain. » La mise en concurrence trouve ici son usage politique et peut permettre d'obtenir ce qu’une association refuse de faire.


« La seule façon de s’en sortir, c’est d’être ensemble. Et aujourd’hui, je peux vous dire qu’on en gagne des victoires. » Elle cite des résistances collectives à des demandes de remise à la rue, ainsi qu’à des conventions qui auraient fait circuler des données sur les personnes hébergées. Ces expériences méritent d’être connues : elles montrent ce qu’un réseau peut changer lorsqu’il permet de tenir une position à plusieurs. Le refus devient plus difficile à contourner.


Pour Arnaud Tiercelin, intervenant au titre du CNAJEP, l’enjeu est bien celui d’être un contre-pouvoir : « La vie associative, elle est là pour jouer un rôle de contre-pouvoir qui a la possibilité de critiquer les politiques publiques et qui a la possibilité de proposer. » Il alerte sur « l’injonction à la neutralité » demandé par certains politiques, cette exigence de discrétion faite aux associations un peu trop remuantes. S'y pliant, le droit de s’associer perdrait une bonne part de sa portée si son exercice obligeait à renoncer à la critique.


Les secteurs présents à cette première table ronde racontent des réalités différentes. Olivier Bruyéron, pour Coordination SUD, parle d’un « démantèlement » de la politique de solidarité internationale et rappelle qui en subit d’abord les conséquences : « Ceux qui perdent le plus sont les populations pour lesquelles nous travaillons. » Arnaud Jean décrit, pour le sport, la « douche glacée » qui suit l’enthousiasme de Paris 2024, alors que de nouvelles personnes souhaitent pratiquer et que les moyens pour les accueillir diminuent. Faut-il que chaque secteur défende son enveloppe en espérant échapper à la prochaine coupe ? Les besoins des personnes se moquent de ces frontières. Un jeune accueilli dans une association d’éducation populaire a aussi besoin de se loger, de se soigner et de pouvoir faire du sport.


De cette interdépendance peuvent naître des propositions communes. Arnaud Tiercelin évoque ainsi une ambition publique pour le temps libre, trop souvent contraint ou livré à la marchandisation, aux écrans et aux algorithmes. Comment rendre du temps disponible pour l’engagement, la culture, la rencontre ? Ce sujet concerne bien au-delà des seuls réseaux de jeunesse et soulève une question à porter ensemble dans le débat public.


Faire alliance : défendre un modèle et décider de la suite


La seconde table ronde élargit le cercle aux employeurs de l’économie sociale et solidaire, à la générosité, aux syndicats et aux services publics. David Cluzeau, président de l’UDES, pose l’enjeu : « On est en train de changer de modèle social sans même, à aucun moment, qu’on ait été interrogé. »



Les intervenants de la table ronde « Faire alliance » échangent lors de la rentrée politique du Mouvement associatif.
De gauche à droite : Laurence Lepetit (France générosités), Vincent Beaugrand (collectif Nos Services Publics), Marylise Léon (CFDT) et David Cluzeau (UDES). Comment construire, au-delà du refus des attaques, un projet de société commun entre associations, syndicats et défenseurs des services publics ?


Par exemple, en supprimer des financements sur l'accueil du jeune enfant, c’est renvoyer aux familles ce qui relevait d’une prise en charge collective, avec une charge qui retombera d’abord sur les femmes, parfois au prix de leur emploi. « Et ça aussi, c’est un projet de société », insiste David Cluzeau.


Qui prendra alors en charge ce que les financements publics ne permettent plus d’assurer ? Après les familles, les donateurs sont appelés à combler le manque. Le recours aux dons et au mécénat est souvent présenté comme une issue. Pourtant, Laurence Lepetit, déléguée générale de France générosités, écarte l’idée qu’ils puissent équilibrer à eux seuls les modèles associatifs fragilisés : « Je vais être claire, ça ne va pas marcher. » Les montants ne sont pas à la même échelle. Collecter demande du temps, des compétences et des investissements et les ressources de la générosité sont en outre inégalement réparties. Les dons ne sont pas « de l’argent magique », rappelle Laurence Lepetit.


Laurence Lepetit décrit surtout le glissement « d’une relation de potentielle collaboration à une tentation de pilotage de la puissance publique des organismes privés d’intérêt général ». C’est une question de liberté : qui décidera des causes dignes d’être soutenues ? David Cluzeau, rapporte un échange avec une équipe de campagne électorale qui souhaitait aider des associations, mais en sélectionnant celles qu’elle jugeait acceptables et en écartant les associations de cause. « Et ce n’était pas une formation d’extrême droite », précise-t-il. L’avertissement est net.


Au nom du collectif Nos Services Publics, Vincent Beaugrand explique pourquoi des agents du service public ont commencé à produire leurs propres analyses constaté ainsi l'écart grandissant entre les besoins de la population et les moyens d’y répondre. Leurs notes et rapports cherchent à rendre visibles « les constructions idéologiques qu’il y a derrière la mise en œuvre » des politiques publiques, alors que celles-ci sont présentées comme objectives et rationnelles.

Mais documenter ne suffit pas : « S’arrêter là, ça aurait été d’être un think tank. » Le collectif entend aussi construire des mobilisations pour « mettre en cause les choix qui sont faits depuis un certain nombre d’années ». « Ce sont des choix et des organisations structurelles. C’est pas par hasard que ça arrive, et c’est pour ça qu’il faut se constituer en collectif pour répondre à ça. » Cette production d’analyses permet aux mobilisations d'en comprendre les mécanismes, de quoi discuter les décisions, et leur opposer d’autres solutions.


Reste à savoir ce que les alliances veulent faire de cette force. Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, formule une exigence : « Une alliance durable ne peut pas se contenter de se mettre d’accord sur ce contre quoi on lutte. La question la plus difficile, c’est qu’est-ce qu’on veut construire ? »


Marylise Léon prend un exemple concret du travail mené au sein du Pacte du pouvoir de vivre, qui réunit des associations et des syndicats pour élaborer des propositions communes. Quand les organisations environnementales demandent de limiter les déplacements en avion, la CFDT doit aussi penser aux salariés d’Airbus, des compagnies aériennes et des aéroports. « Et là, on passe aux travaux pratiques », résume-t-elle. L’accord sur les valeurs ne résout pas ce désaccord : comment réduire le trafic aérien tout en protégeant les salariés concernés ? C’est à cette difficulté que l’alliance oblige à se confronter. Pour avancer, chaque organisation doit accepter que les propositions communes ne soient pas « à la virgule près » celles qu’elle aurait défendues seule.


Marylise Léon appelle aussi à regarder ce qui se passe dans sa propre organisation : « Oui, il y a des adhérents à la CFDT, des sympathisants de la CFDT qui votent pour l’extrême droite. » Afficher des valeurs ne suffit donc pas. Il faut ouvrir le débat au sein du syndicat, comprendre ce qui les séduit dans ces idées et travailler à les combattre. « Entre nous, on se raconte pas d’histoire non plus », insiste-t-elle.


« Notre projet de société doit se faire connaître. »


En conclusion, Tarek Daher résume la nécessité de ces solidarités : « Fragiliser l’un d’entre nous, c’est poser les bases pour fragiliser le suivant, le coup d’après. » Il appelle à élargir les alliances, à chercher d’autres bonnes volontés démocratiques. Le Mouvement associatif annonce des propositions pour janvier, puis un débat en mars pour interroger les candidats à la présidentielle « sur leur vision du secteur et le projet de société qu’ils ont à offrir autour du monde associatif ». « Notre projet de société, il doit se faire connaître », conclut Tarek Daher.

Claire Thoury avait rappelé, en reprenant les propos d’un ancien responsable du mouvement, ce que l’association rend possible : « Faire association, c’est rendre possible quelque chose qui ne l'est pas si on ne fait pas association avant. » Les fronts communs, les analyses produites et les propositions négociées donnent déjà un contenu à cette idée. Ce qui reste à rendre possible, c’est un avenir qui ne soit plus décidé sans celles et ceux qui, chaque jour, font tenir des pans entiers de notre société. "Le mouvement social qui s’ignore" a peut-être là son prochain chantier : faire de cette force quotidienne le pouvoir d’ouvrir une autre voie.



1« Et si nous arrêtions vraiment ? » est une mobilisation nationale organisée du 12 au 17 octobre par un collectif d’associations et de partenaires sociaux réunis autour de l’Uniopss, pour montrer ce que la population perdrait si les associations de solidarité et de santé, fragilisées par les coupes budgétaires, devaient cesser leurs activités.


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