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Que cherche-t-on à faire disparaître lorsqu’on réduit les associations à ce qu’elles coûtent ?

il y a 11 minutes
6 min de lecture

de Nicolas Bigards


« 60 milliards engloutis par les associations » Avec sa Une du 20 septembre, le JDD a choisi son mot : Engloutis et son coupable : les associations. L’argent aurait disparu dans un gouffre associatif, sans résultat, sans contrôle, sans autre trace que l’addition laissée au contribuable.


Depuis plusieurs mois, c’est pourtant une tout autre réalité que documente Le Moment : des associations fragilisées par la baisse des financements, sommées de se tenir à distance du débat public et poussées à devenir de simples prestataires. Face au dossier du JDD, nous avons donc choisi de proposer ce contre-dossier. Non pour exonérer le monde associatif de tout contrôle, mais pour mettre en regard ce que cette accumulation de chiffres, de soupçons et d’affaires particulières laisse délibérément hors champ, et surtout quelle société se dessine derrière cette attaque en règle.



Affiche militante: Faisons collectif face aux violences du capitalisme, sur fond de ville noire sous ciel bleu-orangé.
Que cherche-t-on à faire disparaître lorsqu’on réduit les associations à ce qu’elles coûtent ?

Les chiffres que le JDD oublie de citer


Dans une réponse publiée sur LinkedIn, Thibaut de Saint Pol, délégué interministériel à la jeunesse et directeur de la jeunesse, de l’éducation populaire et de la vie associative, commence par rappeler quelques chiffres absents de la Une du JDD.

Treize millions de personnes donnent de leur temps dans une association. À leurs côtés travaillent 1,94 million de salarié·es, dont 1,60 million ont pour emploi principal un poste associatif. Plus de la moitié exercent dans le domaine sanitaire et social ; 68 % sont des femmes.


Et il y a celles et ceux qu'on ne voit pas toujours derrière les milliards : celles et ceux qui entraînent des enfants, accompagnent des personnes isolées, organisent l’aide alimentaire, prennent en charge le handicap, font vivre les centres sociaux, le sport, la culture ou les solidarités locales.


Le bénévolat lui-même représente une richesse que l’addition ne mesure pas. Selon l’Insee, les participations bénévoles équivalaient en 2018 à 587 000 emplois à temps plein. Une petite subvention peut financer un local, du matériel ou un poste de coordination autour duquel travaillent des dizaines de bénévoles. Regarder uniquement la dépense publique, c’est oublier tout ce que la société apporte en retour.


Quand la facture des politiques publiques est présentée comme l’ardoise des associations.


60 milliards, le chiffre claque. Mais au delà de l'effet, il additionne de manière orientée des financements de nature très différente : subventions, marchés publics, tarification d’établissements sociaux et médico-sociaux, financement de la formation professionnelle, avantages fiscaux liés aux dons. Ces distinctions figurent dans le dossier du JDD, mais elles disparaissent sous le titre.


Une revue des dépenses publiques menée en 2025 par l’Inspection générale des finances et l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche permet d’en préciser le périmètre. Hors financements versés aux opérateurs de compétences, elle recense pour 2023 environ 39 milliards d’euros de dépenses budgétaires : 10,39 milliards venant de l’État, 1,96 milliard de ses opérateurs et 26,30 milliards des collectivités territoriales. S’y ajoutent 4,3 milliards de dépenses fiscales, dont plus de 80 % correspondent aux réductions d’impôt accordées aux particuliers donateurs et aux entreprises mécènes.


Il ne s’agit donc ni d’une enveloppe unique, ni de 60 milliards de subventions distribuées sans contrepartie.


Lorsqu’un département finance l’accompagnement d’un enfant confié à l’aide sociale à l’enfance, lorsqu’une collectivité paie une place d’hébergement pour une femme victime de violences, un service d’aide à domicile, une mission locale ou un établissement accueillant des personnes handicapées, la dépense vient grossir les milliards supposément « engloutis ». On prend la facture de politiques publiques confiées aux associations et on la présente comme la preuve de leur coût exorbitant.

Comme l’écrit Thibaut de Saint Pol : « Avant de tirer des conclusions d’un chiffre spectaculaire, encore faut-il comprendre ce qu’il mesure. »


Le même procédé gouverne l’ensemble du dossier. Des cas de détournement sont alignés jetant ainsi le soupçon sur tout un secteur. On y ajoute les associations de plaidoyer, accusées de mener des combats politiques avec l’argent du contribuable. Fraude, mauvaise gestion, commande publique, subvention, défense d’une cause : tout finit par baigner dans la même eau présentée comme trouble.


L’amalgame comme méthode


Cette confusion sert un récit : les associations coûteraient trop cher, seraient insuffisamment contrôlées et sortiraient de leur rôle dès qu’elles contestent une décision publique.


Pour construire ce récit et parvenir aux fameux 60 milliards, le JDD s’appuie sur une étude de l’observatoire Hexagone, présentée comme une enquête exclusive. C’est elle qui additionne les subventions, la commande publique et les avantages fiscaux liés aux dons, avant que le journal ne rassemble le tout sous le mot « engloutis ».


Hexagone n’est donc pas une source secondaire du dossier : il en fournit le chiffre central et la grille de lecture. Or cet observatoire est soutenu par Périclès, l’organisation cofondée par Pierre-Édouard Stérin pour mener une bataille politique et culturelle conservatrice. Cela n’invalide pas mécaniquement chaque donnée produite. Mais cela interdit de présenter leur sélection, leur addition et leur mise en scène comme une opération neutre.

Les chiffres ne parlent jamais seuls. Encore faut-il savoir qui les fait parler — et pour leur faire dire quoi.


Du soupçon financier au bâillon politique


Le véritable enjeu apparaît lorsqu’il est question des associations qui alertent, dénoncent, saisissent la justice ou réclament des changements politiques.

On célèbre volontiers les associations lorsqu’elles distribuent des repas ; on les accuse de sortir de leur rôle lorsqu’elles demandent pourquoi autant de personnes ont faim. On leur reconnaît le droit de soulager les conséquences d’une politique, beaucoup moins celui d’en combattre les causes.


Notre article Neutralité : la mise au pas du monde associatif documente cette mécanique : rappels à l’ordre, partenariats menacés, subventions remises en question après une prise de position. Le désaccord politique devient une faute et le financement public un moyen de pression.



La menace suffit souvent. Avant de signer une tribune, les responsables associatif pense aux salaires du mois prochain. Avant d’interpeller un élu, ils et elles se demandent si la convention sera renouvelée. C’est ainsi que l’autocensure s’installe : non par une interdiction générale, mais par la conscience permanente de ce que l’on risque de perdre.


Saisi par cent-deux associations, dont Le Moment, le Haut Conseil à la vie associative a lui-même alerté sur cette dérive. Il évoque les financements utilisés comme « leviers de contrainte », le climat de suspicion et le risque de voir les associations renoncer à des actions trop critiques. Il rappelle surtout qu’elles exercent une fonction de contre-pouvoir « consubstantielle à la démocratie ».



La transparence doit donc s’appliquer dans les deux sens. Les associations doivent rendre compte de l’argent reçu, certes, mais les pouvoirs publics doivent répondre de la manière dont ils l’attribuent, le refusent ou le retirent.


Une association ne se réduit pas seulement par les services qu’elle rend


Dans Le monde associatif n’est pas une marchandise , Jean-Baptiste Jobard décrit un mouvement plus ancien : le remplacement progressif de la subvention par la commande publique, la mise en concurrence des structures, l’obsession des indicateurs et des résultats immédiatement mesurables. L’association doit ressembler à une entreprise, répondre à un cahier des charges et produire sa prestation. Pour le reste, qu’elle laisse les décisions sérieuses à ceux qui savent.



Mais une association ne vaut pas seulement par les services qu’elle rend. Elle permet à des personnes maintenues dans l’impuissance de se constituer en force collective. Des locataires cessent de subir séparément l’insalubrité de leur logement et obligent un bailleur à agir. Des familles confrontées aux mêmes abandons rendent visible une défaillance publique. Des habitants refusent un projet imposé à leur territoire. Des salarié·es, des bénévoles, des usagers mettent en commun ce qu’ils savent et deviennent capables de peser sur ce qui les concerne.


Voilà ce que la seule comptabilité ne sait pas mesurer. Et voilà peut-être ce que certains voudraient voir disparaître : non pas seulement des lignes de dépense, mais des lieux où la colère s’organise, où l’expérience devient une parole politique, où des citoyens se mobilisent et acquièrent les moyens de demander des comptes à plus puissants qu’eux.


Il y a derrière tout cela, écrit Thibaut de Saint Pol, « une certaine idée de la République : celle qui ne repose pas uniquement sur ce que l’État fait pour la société, mais aussi sur ce que les citoyens choisissent de construire ensemble ».






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